D’ici 2030, 1,5 million de véhicules électriques sillonneront les routes du Québec et des milliers de bornes de recharge feront aussi leur apparition. Près de la moitié des taxis seront électriques. Un autobus scolaire sur deux sera propulsé à l’électricité. Et au cours des cinq prochaines années, le gouvernement dépensera, au total, 4,5 milliards pour subventionner un grand virage afin de lutter contre les changements climatiques.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Ces engagements en matière de transport constituent les mesures phares du plan vert du gouvernement Legault, que La Presse a obtenu. Le plan se décline en deux documents, le Plan pour une économie verte (PEV) et le Plan de mise en œuvre (PMO). L’exemplaire du PEV que nous avons obtenu date du mois d’août. Il diffère assez peu, dans ses grandes orientations, du document que nous avions obtenu au printemps et que le ministre Benoit Charette avait qualifié de « brouillon ». Le PMO que nous avons obtenu date, lui, du début de septembre. Les deux documents portent la mention « document de travail ».

Dans le PMO, on peut voir combien le gouvernement prévoit dépenser pour chacun de ses engagements, mais nulle part on ne fixe de cible précise de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). À l’exception, bien sûr, l’objectif général, qui demeure celui de l’accord de Paris : une réduction de 37,5 % des GES en 2030, par rapport au niveau de 1990. D’ici 2030, le gouvernement veut également réduire de 40 % la consommation de produits pétroliers.

Or, avec les mesures mises de l’avant dans ce plan, il sera impossible d’atteindre ces cibles, statuent deux universitaires réputés consultés par La Presse. Pierre-Olivier Pineau est titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal et Normand Mousseau est professeur de physique à l’Université de Montréal et directeur de l’Institut de l’énergie Trottier. Ils faisaient tous deux parties des 75 experts consultés par le gouvernement pour élaborer son plan vert.

M. Mousseau estime, « même en étant généreux », que le gouvernement ne pourra obtenir qu’une réduction de 12 mégatonnes de GES en appliquant ce plan, dont 7 mégatonnes proviendront du secteur des transports. Cela représente moins de la moitié de l’objectif.

C’est complètement insuffisant pour atteindre la cible, de la part d’un gouvernement qui a agi fort sur la COVID-19 : on a été prêts à bousculer les gens pour des enjeux sanitaires. Or, la lutte contre les changements climatiques, c’est une crise sanitaire pour laquelle il n’y aura pas de vaccin.

Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et directeur de l’Institut de l’énergie Trottier

M. Pineau, lui, estime que le Québec ne réduira ses GES que d’environ 25 % avec ce plan, soit beaucoup moins que l’objectif de 37 %. Les chiffres de l’universitaire ont peu évolué depuis qu’une version préliminaire du PEV a été publiée dans nos pages en juin, et que M. Pineau avait réalisé le même calcul à notre demande. « Il n’y a pas beaucoup plus : c’est la confirmation qu’on reprend les mêmes programmes qu’avant et qu’on continue à faire de même », juge-t-il. Il estime que ce plan vert est un véritable « gâchis », puisque « fondamentalement, on ne corrige pas les erreurs du passé qui font que les plans précédents ont raté leur cible ».

Prenons par exemple la cible de 1,5 million d’autos électriques, dans laquelle le gouvernement investira près de 1 milliard de dollars sur cinq ans. En apparence, elle paraît ambitieuse. En réalité, avec la subvention gouvernementale de 8000 $ par véhicule, cela équivaut à 125 000 véhicules électriques de plus sur les routes du Québec en 2025, calcule Pierre-Olivier Pineau. « Dans cinq ans, le parc de voitures électriques ne représentera donc même pas 10 % du parc automobile », dit-il. Or, à lui seul, le secteur des transports représente 43 % des GES émis au Québec. Depuis 1990, les émissions dans ce secteur ont augmenté de 23 %.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Benoit Charette, ministre de l’Environnement du Québec

Nous avons demandé au ministre de l’Environnement, Benoit Charette, de réagir aux propos de nos deux experts. « Nous trouvons déplorable qu’à quelques semaines du lancement du PEV, des documents stratégiques de la sorte fassent objet de fuite, a répondu son attachée de presse, Geneviève Richard. Il ne s’agit pas de la version définitive. Nous sommes à finaliser notre plan et nous réservons nos commentaires d’ici à ce que le tout soit rendu public. »

Six projets de transports en commun

Les experts saluent cependant la volonté du gouvernement d’investir dans six grands projets de transports en commun. Dans le plan, on parle en effet d’un « réseau structurant de transport en commun », dont un tramway, pour Québec, d’un système de transports électrique entre Gatineau et Ottawa, du Réseau express métropolitain à Laval, du prolongement de la ligne jaune du métro à Longueuil, ainsi que d’un réseau de transports collectifs électriques reliant le futur Réseau express métropolitain à Chambly et à Saint-Jean-sur-Richelieu en Montérégie. Enfin, à Montréal, on évoque des « projets structurants » qui relieraient l’Est, le Nord-Est et le Sud-Ouest au centre-ville. Coût pour les cinq prochaines années : 1,4 milliard.

L’objectif énoncé dans le plan de mise en œuvre est de consacrer 70 % des nouvelles sommes du Plan québécois des infrastructures aux projets de transports en commun.

Le plan vert a manifestement été mis au goût du jour après la première vague de la pandémie. On propose notamment des mesures d’incitation au télétravail, dans lesquelles le gouvernement investira 5 millions. De plus, à la fin du document, on liste un certain nombre de ces projets verts qui seront shovel ready, donc prêts à lancer, pour stimuler la relance économique post-COVID-19.

Ce plan est cependant très loin du rapport soumis par les cinq groupes de travail que le gouvernement avait chargés de l’aider à élaborer son plan vert. Le rapport de ces groupes, rendu public cette semaine par Radio-Canada, énonce dix conditions gagnantes et quatre principes directeurs pour une véritable lutte contre les changements climatiques. « Le Québec, y statue-t-on, possède tout le potentiel pour atteindre, voire dépasser ses cibles. »

Dans ce document très détaillé, on retrouve une série de mesures parfois très musclées. « Jusqu’à maintenant, les plans directeurs de lutte aux changements climatiques ont essentiellement privilégié l’approche par subvention comme outil d’intervention. Or, les faits indiquent que ce mode opératoire n’a pas donné des effets suffisants », peut-on lire dans le rapport, qui plaide pour une « approche différente ».

Des exemples de mesures proposées ? En matière de transports, par exemple, on propose d’augmenter la taxe sur le carburant de 1,5 cent le litre chaque année pendant 10 ans. De moduler les droits d’immatriculation selon le type de véhicule. D’établir une tarification routière kilométrique selon le type de véhicule. Bref, de se servir de la fiscalité et de la réglementation pour pénaliser les propriétaires de véhicules énergivores et récompenser ceux qui possèdent des véhicules zéro émission.

Manifestement, le gouvernement n’a pas choisi d’emprunter ce chemin, dit Normand Mousseau, qui faisait lui-même partie de l’un de ces groupes de travail. « Il reste à peu près la moitié des recommandations dans le document du gouvernement, mais ce qui manque, ce sont tous les mécanismes qui vont rendre ça réel. » Pierre-Olivier Pineau, qui a lui aussi participé à un groupe de travail, se dit également déçu. « C’est évident que les groupes de travail ne vont pas se reconnaître dans le plan du gouvernement. »

« Les 75 experts qui ont participé ont proposé de nombreuses et excellentes suggestions qui nous ont guidés au cours des derniers mois. Des choix devront être faits », rétorque Geneviève Richard.

Le Plan pour une économie verte, c’est :

1 milliard sur cinq ans pour 1,5 million de véhicules légers électriques en 2030, soit 30 % du parc automobile, et 40 % des taxis électrifiés

439 millions sur cinq ans pour électrifier de 40 à 50 % des autobus scolaires d’ici 2030

1,4 milliard sur cinq ans pour six grands projets de transports collectifs électriques

467 millions sur cinq ans pour réduire d’au moins 50 % des émissions de GES dans les bâtiments

D’ici à 2023, entrée en vigueur d’un Code de la construction modernisé

Récupération de 100 % des gaz réfrigérants dans les électroménagers d’ici 2030

841 millions pour l’accompagnement personnalisé des industries

257 millions pour la mise en œuvre du plan de protection du territoire face aux inondations

Plusieurs mesures pour réduire la production de GES en agriculture

Total sur cinq ans : 4,4 milliards

Cible à atteindre : diminution de 29 mégatonnes des émissions annuelles de GES en 2030