Les élus du Haut-Richelieu reviennent à la charge pour obtenir le dézonage d’une terre agricole afin d’installer des entreprises, malgré deux tentatives infructueuses dans le passé, plaidant que la « survie » de Saint-Jean-sur-Richelieu en dépend.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

La MRC du Haut-Richelieu demande au gouvernement Legault de dézoner par décret 187 hectares de terre agricole située à l’entrée de la ville de Saint-Jean-sur-Richelieu, dans le secteur Saint-Luc.

Ce champ d’une superficie équivalant à quelque 260 terrains de soccer suscite la convoitise de la Ville depuis 2015, mais la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) avait rejeté la demande de dézonage en 2017.

La Ville avait contesté la décision devant le Tribunal administratif du Québec (TAQ), mais elle avait été déboutée en 2019.

Les élus n’abandonnent pas ; la municipalité régionale de comté (MRC) a adopté le 30 juin dernier une résolution pour solliciter auprès du gouvernement du Québec « un décret visant l’exclusion du lot 3641582 de la zone agricole permanente ».

La MRC affirme qu’elle ne veut utiliser que 87 des 187 hectares du lot en question.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Ce champ d’une superficie équivalant à quelque 260 terrains de soccer suscite la convoitise de Saint-Jean-sur-Richelieu depuis 2015, mais la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) avait rejeté la demande de dézonage en 2017.

L’Union des producteurs agricoles (UPA) de la Montérégie déplore cette nouvelle tentative.

« Ils ont décidé d’utiliser le circuit politique, ce qui vient miner l’autorité de la [CPTAQ] », a déclaré à La Presse Jérémie Letellier, premier vice-président de l’UPA de la Montérégie. « Ça démontre un flagrant manque de compréhension de ce qui est l’enjeu de la protection du territoire. »

Zone innovante

Les élus locaux caressent le rêve de voir naître dans ce champ une « zone innovante, comme le gouvernement veut en faire », a expliqué à La Presse le maire suppléant de Saint-Jean-sur-Richelieu, Yvan Berthelot.

Ils ont d’ailleurs profité du passage du premier ministre François Legault à Saint-Jean-sur-Richelieu, le 14 juillet, pour lui exposer le projet.

« On ne parle pas de développer un parc industriel comme autrefois », nuance Yvan Berthelot, en faisant référence au projet qui était dans les cartons quand la CPTAQ et le TAQ ont rejeté la demande de dézonage de la Ville.

« On parle de haute technologie », poursuit-il, évoquant quelque 2500 emplois et vantant la proximité du site avec l’autoroute et le prolongement éventuel du Réseau express métropolitain (REM).

« C’est un terrain qui est vraiment situé à un endroit exceptionnel », dit M. Berthelot.

« Ils jouent sur la valeur spéculative de la terre », rétorque l’UPA de la Montérégie, qui déplore un « manque de vision ».

Nécessité à démontrer

« C’est un projet qui est illogique », se désole Anaïs Buro, du Regroupement citoyen pour la protection des terres agricoles secteur Saint-Luc, qui souligne qu’aucune entreprise n’a encore confirmé sa volonté de s’établir dans la future zone innovante.

On ne comprend pas l’acharnement sur ce projet alors que le besoin n’est pas là.

Anaïs Buro

Elle plaide qu’à l’heure où l’on se préoccupe d’autonomie alimentaire, on ne devrait pas aliéner des terres agricoles.

« Ils disent : ‟On va attirer des projets”, mais il faut justifier pourquoi on a besoin de dézoner des terres agricoles », affirme pour sa part Jérémie Letellier, de l’UPA de la Montérégie.

« S’il fallait qu’ils obtiennent un décret alors qu’ils n’ont aucun projet concret sur la table, ça viendrait en dire long sur la vision de ce gouvernement-là pour la protection du territoire », dit-il.

Joint par La Presse, le cabinet du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, André Lamontagne, a dit s’en remettre au jugement de la CPTAQ sur la question.

Il est « impératif que la municipalité respecte la primauté du territoire agricole », a déclaré le directeur des communications, Simon Bachand, ajoutant que les députés et ministères concernés travaillaient à trouver « une solution acceptable pour tous ».

Survie

Le dézonage de cette terre agricole est nécessaire à « la survie de la ville de Saint-Jean », a déclaré à La Presse le préfet de la MRC du Haut-Richelieu, Réal Ryan.

S’il n’y a pas une entrée d’argent de quelque façon, la Ville de Saint-Jean, dans peu de temps, va être au pied du gouffre.

Réal Ryan, préfet de la MRC du Haut-Richelieu

La Ville n’aurait alors pas le choix d’augmenter les taxes des citoyens, affirme le préfet, qui assure qu’il ne s’agit pas de chantage.

« On ne ferait pas cette démarche-là si on était en surplus de terrain », dit M. Ryan, affirmant que des études ont démontré que la MRC manquera bientôt de terrains industriels.

« S’ils croient que [le dézonage] est vraiment la seule solution, ils devraient convaincre la [CPTAQ] », répond Jérémie Letellier.

Réal Ryan affirme que la MRC du Haut-Richelieu n’a pratiquement pas empiété sur le territoire agricole dans les dernières décennies : « En 40 ans, 8 hectares d’agriculture ont été cédés. »

« Tant mieux, s’exclame Jérémie Letellier. Mais je ne vois pas pourquoi le but serait de dézoner des terres agricoles, l’important, c’est de les conserver pour les générations futures. »