La deuxième vague arrive à peine que déjà, hôpitaux et CHSLD s’arrachent les employés. Partout au Québec et malgré l’embauche de milliers de nouveaux préposés aux bénéficiaires, le manque de bras est criant, tant dans les zones rouges qu’ailleurs. Résultat : même si Québec a promis de mettre fin à cette pratique, infirmières et préposés continuent de se déplacer d’un établissement à l’autre.

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
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Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

« La mobilité du personnel, c’est vraiment catastrophique, mais s’il nous manque la moitié des employés sur un étage, on ne peut pas laisser les patients à eux-mêmes. Il faut que tu envoies des gens. » La Dre Sophie Zhang, du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, qui exerce en CHSLD, est formelle : la main-d’œuvre, « c’est le nerf de la guerre ».

Lors de la première vague, les mouvements de personnel ont été considérés comme l’un des principaux vecteurs de la COVID-19. La deuxième vague ne fait que commencer et déjà, dans les établissements de santé, on joue des coudes pour pourvoir des postes. Parents et employés s’inquiètent de voir des « corridors vides ».

Personnel recherché « d’urgence »

Depuis deux semaines, le CISSS du Bas-Saint-Laurent multiplie les appels aux employés.

Dans une note de service datée du 29 septembre, obtenue par La Presse, on dit chercher « d’urgence » des infirmières, des préposés, des techniciens « ou tout autre membre du personnel intéressé à prêter main-forte dans les zones rouges » des hôpitaux de Rimouski et de Rivière-du-Loup.

Dans un autre document interne envoyé la semaine précédente, on lance aussi un appel « urgent », cette fois pour des infirmières prêtes à aller travailler au service d’obstétrique de l’hôpital de Matane. On y manque tellement de ressources qu’il y a eu des interruptions de service.

« On préfère faire un appel au volontariat, mais si on ne trouve personne, il va falloir déplacer des gens », dit Ariane Doucet-Michaud, conseillère-cadre aux communications, qui assure que ceux qui se retrouveront en zone rouge ne bougeront plus. Il continuera toutefois à y avoir des mouvements de personnel entre les établissements où il n’y a pas de cas de COVID-19, manque de personnel oblige.

La pénurie n’est pas nouvelle, mais la COVID ne fait qu’accentuer le problème.

Ariane Doucet-Michaud, conseillère-cadre aux communications du CISSS du Bas-Saint-Laurent

Malgré l’embauche de milliers de nouveaux préposés aux bénéficiaires – Québec en avait promis 10 000, ils sont 7000 sur le terrain, selon le gouvernement, alors que le ministre de la Santé souhaitait la fin de la mobilité du personnel pour le 30 septembre –, la situation du Bas-Saint-Laurent n’est pas unique.

En entrevue avec La Presse, le ministre Christian Dubé le reconnaît : la pénurie de personnel est « le principal enjeu » du Québec pour cette nouvelle vague. La première vague, dit-il, a « affaibli le personnel » qui était en pénurie depuis des années. « Ça fait longtemps qu’on a cet enjeu. Et on paye pour. Il nous fait encore plus mal dans un contexte de crise. »

M. Dubé dit toutefois être satisfait que 7000 préposés aux bénéficiaires, issus de son programme de formation accélérée, soient en train de se joindre au réseau et qu’une deuxième cohorte soit en route. Il mentionne que pour les préposés aux bénéficiaires, le problème de mobilité est peu important, mais demeure pour les infirmières et les infirmières auxiliaires. Les dirigeants d’établissement qui ont recours à la mobilité de main-d’œuvre devront toutefois désormais rendre des comptes, a affirmé le ministre Dubé.

> (Re)lisez notre entrevue avec le ministre Dubé

« La grosse question, dit la Dre Sophie Zhang, c’est : est-ce qu’on va avoir assez de monde ? On a de nouveaux préposés aux bénéficiaires, mais la pénurie d’infirmières persiste. Sans infirmières, on n’est pas capables de faire du dépistage, de la prévention, de la gestion. Il y a des choses qui ont été mises en place pour aider les infirmières, mais il y a une pénurie. »

D’autant, ajoute le DQuoc Dinh Nguyen, interniste-gériatre spécialisé en épidémiologie au Centre hospitalier de l’Université de Montréal, qu’on demande aux infirmières d’accomplir toutes sortes de tâches en temps de pandémie, notamment des tâches de bureau. Or, certaines tâches pourraient être déléguées pour que les infirmières puissent se concentrer sur les soins.

« On leur demande d’appeler pour donner des résultats, de faire des dépistages, etc. Je pense que ce qu’il faut faire, et dans d’autres sociétés on l’a vu, c’est de toujours amener un bassin de personnel extérieur », souligne le médecin. Alors que le système fonctionnait déjà « à pleine capacité » avant la pandémie, il y a actuellement « plus de soins nécessaires », on a donc besoin de renforts, croit celui qui était à la tête du groupe d’experts « COVID-19 : mesures pour les personnes aînées », formé pour conseiller le gouvernement lors de la première vague.

Hubert Forcier, de la CSN, ajoute que le réseau a perdu plus de membres que jamais depuis le début de l’année. Les départs de personnel ont toujours été un problème, dit-il, « mais avec la pandémie, ça prend des proportions qui sont encore plus intenses ».

Il donne l’exemple du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. Chaque année, sur le territoire du CIUSSS, environ 900 syndiqués de la CSN quittent leur emploi. Or, l’année 2020 n’est pas encore terminée que déjà, 1809 personnes ont démissionné.

Entre deux hôpitaux

Sur le terrain, on s’inquiète.

Jesse Luce est préposé aux bénéficiaires. Avant la pandémie, il travaillait 7 jours sur 15 à l’unité de néonatalogie de l’hôpital Sainte-Justine, et 5 jours sur 15 à l’hôpital du Lakeshore, dans l’ouest de Montréal.

Au printemps, quand Québec a interdit les mouvements de personnel, ses employeurs lui ont demandé de choisir un des deux hôpitaux, où on s’engageait à lui donner du travail à temps plein pendant la crise. Il a choisi Sainte-Justine.

Mais voilà que le 4 septembre, il a reçu un appel de la part d’un gestionnaire du Lakeshore lui demandant d’y reprendre ses heures à compter du 13 septembre. « Il m’a dit qu’il fallait que je revienne travailler parce qu’on est entre deux vagues », raconte M. Luce.

L’hôpital du Lakeshore est désigné pour le traitement de la COVID-19. Il reçoit des patients malades.

Je travaille avec les bébés prématurés. Je ne peux pas aller en zone rouge, même une journée.

Jesse Luce, préposé aux bénéficiaires

Jesse Luce l’a signalé à l’employeur, mais son nom a continué à être mis à l’horaire. Pour ne pas avoir à se présenter, il a pris des journées de maladie. « Ils n’ont pas de personnel. Ils ne peuvent pas faire grand-chose », dit-il.

Au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, qui gère l’hôpital du Lakeshore, on indique que les préposés ont dû choisir l’installation dans laquelle ils souhaitaient travailler, exactement comme l’a fait M. Luce au printemps.

« Nous avons bien l’intention de respecter les directives du gouvernement émises durant l’été à l’égard de la stabilité du personnel. Nous avons d’ailleurs déjà mis en place des pratiques afin d’éviter le déplacement de nos employés », dit la porte-parole Annie Charbonneau.

Cela n’a pas empêché l’hôpital de rappeler Jesse Luce au boulot. Après de nombreuses démarches, le préposé a finalement reçu un courriel jeudi dernier lui demandant une preuve d’emploi à Sainte-Justine pour le retirer à nouveau de l’horaire.

Six jours, quatre unités

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Malgré une éclosion de COVID-19 ayant contaminé 18 résidants et 12 employés cette semaine, des employés du CHSLD Idola-Saint-Jean, à Laval, continuent de passer régulièrement d’une unité à une autre.

Au CHSLD Idola-Saint-Jean, à Laval, où une éclosion de COVID-19 a contaminé 18 résidants et 12 employés cette semaine, trois préposés nouvellement engagés ont raconté qu’ils se promènent régulièrement d’une unité à l’autre, et ce, même depuis le début de l’éclosion. Ils ne sont pas autorisés à parler aux médias, donc nous ne publions pas leurs noms.

Une préposée a confié avoir travaillé dans quatre unités en six quarts de travail. Une autre a travaillé une journée dans une zone où des cas ont été déclarés, et dans une zone sans cas le lendemain. Elle a ajouté que des collègues qui se trouvaient dans l’unité où les premiers cas ont été déclarés la veille de l’éclosion travaillaient à un autre étage le lendemain.

« Il y a des gens qui ont eu une double charge de travail, tellement il manque de monde. On n’a pas de temps avec les patients », déplore une autre. « J’ai vu des préposés pleurer dans les corridors par manque d’effectifs. »

« La mobilité entre les établissements, ça n’existe plus [à Laval], mais ils se promènent d’un étage à l’autre. Ce n’est pas encore réglé », note Marjolaine Aubé, présidente du Syndicat des travailleuses et travailleurs du CISSS de Laval, affilié à la CSN, qui représente les proposés.

Le CISSS de Laval assure que « les préposés aux bénéficiaires travaillent dans un seul lieu ».

« Exceptionnellement, s’il y a un manque de personnel sur une unité et des surplus sur l’autre, on peut demander à un employé de changer d’unité seulement si les deux unités sont des zones vertes », dit la porte-parole Judith Goudreau, qui ajoute qu’au CHSLD Idola-Saint-Jean, à cause des 12 employés malades, « un exercice de délestage [le fait de déplacer des employés d’autres secteurs] est en cours pour combler les quarts de travail ».

« Je suis inquiète »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Le CHSLD Vigi Reine-Élizabeth, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal

Autre établissement, situation semblable.

La mère de Martine Savard a 99 ans. Elle vient d’emménager au CHSLD Vigi Reine-Élizabeth, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.

Le déménagement ne s’est pas fait sans encombre. « Le jour après son arrivée, ma mère s’est révoltée. Elle crie. Elle hurle. Mais il n’y a pas assez de personnes pour prendre soin d’elle. Nous, on n’arrive pas à la rassurer », raconte Mme Savard.

Elle lui a rendu visite.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Martine Savard, dont la mère de 99 ans réside au CHSLD Vigi Reine-Élizabeth

Il n’y a personne dans les corridors. Je suis allée au bureau du personnel : il n’y avait personne. Les résidants sont laissés à eux-mêmes […] On ne fait pas marcher ma mère. Elle ne mange plus. Et elle est furieuse.

Martine Savard, dont la mère de 99 ans réside au CHSLD Vigi Reine-Élizabeth

Mme Savard estime que les préposés présents sont très attentionnés et bons avec sa mère. « Mais ils ne sont juste pas assez nombreux. » La femme déplore que la seule infirmière présente à l’étage ait beaucoup de patients à sa charge. « Et c’est une infirmière d’agence », dit-elle.

« Quand je fais remarquer que l’établissement est vide, on me dit que c’est temporaire. Que des gens vont arriver.

« Je suis très inquiète pour ma mère. »

Chez Vigi Santé, propriétaire du CHSLD privé conventionné Reine-Élizabeth, on dit « déployer beaucoup d’énergie pour le recrutement de personnel ». On note que la pénurie de personnel qui dure depuis des années s’est accentuée durant la première vague de COVID-19, mais on assure que tous les soins nécessaires ont toujours été donnés. Vigi Santé croit que l’arrivée des préposés aux bénéficiaires formés dans le programme accéléré du gouvernement permettra « de garantir la stabilité des équipes », mais reconnaît que la pénurie d’infirmières « n’est toujours pas réglée ».

À l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM), où quelque 60 résidants sont morts durant la première vague, deux infirmières nous ont affirmé qu’il y avait encore des mouvements de personnel entre les deux pavillons de l’établissement.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Viviana Callejo, infirmière au pavillon Côte-des-Neiges de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal

« Il y a encore des préposés aux bénéficiaires que se promènent d’un pavillon à l’autre. Ceux qui ont des postes [à temps partiel], ils font quatre jours dans le pavillon Côte-des-Neiges et ils complètent au pavillon Alfred-Desrochers. Ça n’a pas changé », raconte Viviana Callejo, infirmière au pavillon Côte-des-Neiges.

« Ça arrive aussi avec des infirmières de l’équipe volante, dit-elle, celles qui sont appelées à faire des remplacements de dernière minute. Ça me décourage de voir qu’on a vécu tellement de choses et qu’ils ne font pas attention. »

Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal confirme qu’il y a encore des mouvements d’infirmières entre les deux pavillons de l’IUGM, « occasionnellement ».

Si un déplacement a été demandé de façon ponctuelle chez les infirmières, c’est pour éviter un bris de service et assurer la sécurité de la clientèle. Par exemple, si une infirmière est malade, qu’il n’y a personne pour la remplacer, on peut demander à une infirmière d’un site d’aller couvrir l’autre site.

Éric Forest, conseiller aux relations médias du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

L’établissement manquait déjà d’infirmières et d’infirmières auxiliaires avant même que la deuxième vague de COVID-19 arrive. « Pour les infirmières et les infirmières auxiliaires, comme partout dans notre établissement et au Québec, il y a des postes non pourvus et des absences de maladie qui sont difficiles à remplacer », dit M. Forest. L’IUGM dit avoir suffisamment de préposés aux bénéficiaires.

M. Forest précise que tous les soins aux patients sont assurés malgré le manque de personnel. Il assure aussi que les équipements de protection et les mesures de prévention permettent de réduire le risque de propagation de la COVID-19 lorsque les infirmières sont appelées à se déplacer d’un pavillon à l’autre.

Le gériatre Quoc Dinh Nguyen a suivi la première vague de près. Alors que la deuxième commence, il est toujours inquiet pour les CHSLD. « Quand le réseau va mal, ce sont les premiers à écoper. La raison pour laquelle, comme société, on a fini par se tourner vers les CHSLD durant la première vague, c’est le nombre élevé de décès, mais aussi le fait que les hôpitaux n’ont pas autant nécessité notre attention puisqu’ils allaient bien, somme toute, avance-t-il. Si les hôpitaux avaient mal été ou que nos écoles avaient mal été, je doute que l’attention se serait tournée autant vers les CHSLD. » Sa crainte, c’est que si la situation aux soins intensifs ou dans les écoles se détériore, les CHSLD redeviendront « malheureusement » le « grand parent pauvre » du réseau.

Des employés d’agences aux urgences de l’Institut de cardiologie de Montréal

La pénurie de personnel n’épargne pratiquement aucun établissement du réseau. Depuis un mois, l’Institut de cardiologie de Montréal a recours à des infirmières d’agence dans ses urgences. Une situation « exceptionnelle et temporaire », selon l’établissement.

Porte-parole de l’ICM, Marie-Claude Pageau confirme que quatre infirmières d’agence travaillent actuellement dans l’établissement. Cette décision « découle d’une pénurie importante d’infirmières, ici comme dans le réseau », affirme-t-elle.

Durant la dernière année, des infirmières d’agence ont travaillé sur l’unité coronarienne de l’établissement. Mais aux urgences, l’embauche d’infirmières d’agence est une première, selon la présidente par intérim du Syndicat des professionnelles en soins infirmiers et cardiorespiratoires de l’Institut de cardiologie de Montréal (FIQ), Élise Champoux. La situation inquiète certaines infirmières de l’Institut qui craignent la perte d’expertise. « Aux urgences, l’expertise est importante », indique Mme Champoux.

« Dans le but d’assurer la sécurité des soins à notre clientèle, nous sollicitions des infirmières d’agence qui ont une expérience dans un secteur de soins critiques/urgence, indique Mme Pageau […] Nous poursuivons activement notre recrutement intensif et nous souhaitons que ce recours aux infirmières d’agence ne soit que temporaire. »