Pour prévenir la détresse psychologique chez les étudiants – en hausse depuis la pandémie –, l’École de technologie supérieure a embauché un intervenant de proximité qui fait le pont entre les jeunes et les services d’aide. La Presse l’a suivi pendant un après-midi.

Rose* est assise devant l’intervenant Kevin Phaneuf, qui l’écoute attentivement.

L’étudiante lui confie ses récentes frustrations comme à un ami.

« Quand j’ai un problème, je vais en parler à Kevin, et on trouve une solution », dit-elle.

Dans son bureau, il n’y a pas de fauteuil en cuir. Les étudiants n’ont pas à remplir un formulaire à l’entrée. Ils franchissent la porte à toute heure de la journée pour lui parler de leurs tracas, petits ou gros.

Depuis septembre, l’École de technologie supérieure (ÉTS) embauche un intervenant de proximité – un service peu commun dans les universités.

Son rôle : s’insérer dans la communauté étudiante afin de faciliter l’accès aux services d’aide.

Pensez aux éducateurs spécialisés dans les écoles secondaires… mais avec une clientèle universitaire. (Kevin Phaneuf a lui-même travaillé pendant des années dans le réseau scolaire.)

Tout est basé sur la création du lien de confiance.

Sarah Décarie-Daigneault, directrice adjointe du service d’appui à la réussite de l’ÉTS

Pour y parvenir, Kevin Phaneuf passe ses journées avec les étudiants. Il s’intéresse à leurs projets scolaires, participe à leur barbecue, joue au volley-ball sur l’heure du midi avec eux.

L’ange gardien de l’ÉTS, c’est lui.

« Mon bureau est quasiment accessoire. La majorité de mes interventions, peu importe où tu es dans l’école et tu as un problème, tu m’écris et j’y vais », lance-t-il.

Un service de première ligne

« Ça fait longtemps que les services à la vie étudiante voulaient mettre en place un service d’intervention de proximité », explique Sarah Décarie-Daigneault.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

La directrice adjointe du service d’appui à la réussite de l’ÉTS, Sarah Décarie-Daigneault

L’hiver dernier, l’établissement a reçu un coup de pouce financier de Bell Cause pour la cause et de la Fondation Rossy qui lui a permis d’enfin mettre sur pied la nouvelle ressource.

L’embauche de Kevin Phaneuf tombe à point. Depuis la pandémie, les besoins sont encore plus criants.

Entre 2020-2021 et 2021-2022, le service de soutien psychologique a observé une augmentation de 50 % du nombre d’étudiants qui ont demandé de l’aide.

La hausse de la demande a été particulièrement marquée à l’hiver 2022 : le nombre de consultations a bondi de 130 % par rapport à la moyenne des trois années précédentes pour la même période.

Plus préoccupant : le niveau de la détresse est lui aussi plus élevé.

Pendant l’entrevue, Kevin Phaneuf s’éclipse quelques minutes. Une étudiante vient de lui écrire. Elle ne va pas bien.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le service de première ligne fait aussi partie du travail de Kevin Phaneuf, qui répond à ses appels à toute heure, incluant le soir et le week-end.

Le service de première ligne fait aussi partie de son travail. Lorsqu’un jeune est en crise émotionnelle, c’est généralement lui qu’on appelle. Les étudiants peuvent aussi le contacter à tout moment. Même le soir et le week-end.

« Une fois, j’étais en crise et il m’a répondu à 7 h du matin », raconte Rose. Dans les cas urgents, Kevin Phaneuf « accueille la détresse et évalue s’il y a un risque suicidaire ».

Mme Décarie-Daigneault estime qu’au moins 15 % des étudiants qui demandent du soutien psychologique ont des pensées suicidaires.

« Souvent, les étudiants arrivent très affligés. Quand ils demandent de l’aide, ils sont à plat », soutient-elle. D’où l’importance, plaide-t-elle, de la prévention.

Prévention

Kevin Phaneuf descend au sous-sol du bâtiment. Il a rendez-vous avec le club compétitif de jeux vidéo de l’université.

Dans le but d’améliorer leur performance, les étudiants responsables du club ont sondé leurs membres sur leurs habitudes de vie.

Résultat : plusieurs d’entre eux ne dorment pas assez, s’alimentent mal et passent trop de temps sur les réseaux sociaux.

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Kevin Phaneuf avec les étudiants du club compétitif de jeux vidéo de l’École de technologie supérieure

« Je ne peux pas m’endormir sans vidéo », lance un étudiant. « Je suis exactement comme toi », lui répond un autre.

L’ambiance est détendue.

Entre deux blagues, Kevin Phaneuf leur explique le mécanisme de la dépendance et leur propose de les mettre en contact avec une nutritionniste. L’objectif : sensibiliser les étudiants à travers des activités de prévention et les référer aux bonnes ressources en cas de besoin.

On est dans une école d’ingénieurs avec 80 % de gars. Consulter, ce n’est pas leur premier réflexe.

Sarah Décarie-Daigneault, directrice adjointe du service d’appui à la réussite de l’ÉTS

Mais ils se confieront peut-être à un visage familier.

« Aller voir le service d’aide psychologique de l’école, ça fait peur. Là, on est dans un club avec des gens de confiance », dit Sébastien Hirth.

« Toute la différence »

Avant l’arrivée de Kevin Phaneuf, Rose « pleurait chaque semaine ». Elle consultait une psychologue, mais ce n’était pas pareil.

« L’intervention dans le milieu, je pense que ça fait toute la différence. C’est de ça qu’on a besoin, quelqu’un sur le plancher qui comprend notre réalité d’étudiants. »

* Pour protéger la confidentialité de sa discussion avec Kevin Phaneuf, Rose est identifiée uniquement par son prénom.

Un modèle à suivre

Et si d’autres universités s’en inspiraient ? L’Université Laval a elle aussi ajouté un intervenant de proximité au sein de ses facultés. Or, ce genre de ressources n’est pas possible dans tous les établissements. L’Université de Montréal compte plus de 45 000 étudiants, contre 11 000 étudiants à l’ÉTS. « C’est une idée qu’on a déjà évaluée, mais on n’a pas pu aller de l’avant en raison de l’étendue de notre campus. Pour nous, ce ne serait pas possible d’avoir une seule personne », explique la porte-parole de l’université, Geneviève O’Meara. L’établissement a plutôt opté pour des « sentinelles » formées pour accueillir les demandes d’aide spontanées. « Guidée par la volonté d’offrir un filet de sécurité de proximité » aux étudiants, l’Université du Québec à Montréal (UQAM) a mis en place des vigies sur le campus et des pairs-aidants présents dans les résidences et auprès des étudiants internationaux. La différence de taille entre les deux établissements « rendrait difficile l’application d’un même modèle » qu’à l’ÉTS, souligne Caroline Tessier, directrice des services de communication à l’UQAM.

Besoin d'aide ?

Si vous avez besoin de soutien, si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet pour un de vos proches, appelez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, sept jours sur sept.