Pour mettre fin à une forme de « stigmatisation », une école secondaire de Magog a choisi de dire adieu au programme « régulier », offrant une concentration à tous ses élèves pendant leurs trois premières années. Fini, donc, les élèves qui se disent « en rien ».

Publié le 6 mai
Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

(Magog) « L’éducation, ce n’est pas en fonction du statut social »

Pendant leurs trois premières années du secondaire, les élèves de l’école La Ruche, à Magog, sont tous dans une concentration artistique ou sportive. Cette école publique a complètement abandonné le profil régulier, fruit d’une réflexion sur l’égalité des chances. Robotique, basketball, musique, art dramatique, danse, production vidéo, hockey-balle : les élèves ont l’embarras du choix.

Enseignant de français à La Ruche, Manuel Cournoyer a réuni il y a quelques années un petit groupe de profs pour entamer une discussion sur « l’école à trois vitesses » qui fait qu’au secondaire, des élèves se retrouvent soit à l’école privée, soit dans un programme sélectif, soit tout simplement dans un programme dit « régulier ».

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Les élèves de 1re, 2e et 3e secondaire de l’école La Ruche, à Magog, sont tous dans une concentration artistique ou sportive.

Leur polyvalente, ont-ils constaté, participait au phénomène : ses programmes de sports-études étaient convoités, mais c’était une « école dans une école », qui réunissait des élèves de l’élite sportive, souvent des jeunes issus de milieux plus favorisés (ces programmes coûtent parfois des milliers de dollars par an), et plus forts à l’école.

Les autres élèves étaient un peu laissés en plan. « Il y avait un appel de collègues qui nous disaient : “C’est ardu, au régulier” », explique Michel Grandmaison, un professeur d’éducation physique qui a participé à la réflexion.

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Michel Grandmaison, professeur d’éducation physique à l’école La Ruche

L’idée a germé : forte de ses 1650 élèves et de ses nombreux enseignants, l’école pourrait offrir des programmes intéressants à tous, sans sélection basée sur les notes et sans frais exorbitants.

Avant l’implantation de ces programmes, « il y avait vraiment une stigmatisation », se souvient Manuel Cournoyer. « [Les jeunes] ne voulaient pas être au régulier », dit le prof, qui constate qu’aujourd’hui, la mixité sociale est au rendez-vous dans ses classes.

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Manuel Cournoyer, professeur de français à l’école La Ruche

Au-delà des résultats, l’ambiance de la classe est beaucoup plus agréable. Les jeunes répondent aux questions, embarquent dans les projets. Ça n’a pas nui aux plus forts et ça a aidé les plus faibles. Les élèves apprennent plus.

Manuel Cournoyer, professeur de français à l’école La Ruche

Un « levier » pour les enseignants

David Hinse est aussi au nombre des profs qui ont voulu changer les choses. Enseignant d’histoire de formation, il donne le cours de production vidéo depuis 11 ans et constate qu’un sentiment d’appartenance se crée entre les élèves d’une même concentration.

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École secondaire La Ruche, à Magog

« Ils ont un talent commun, se démarquent avec ça. C’est valorisant pour eux », dit l’enseignant, qui relève au passage qu’il y a quelques années, des élèves qui n’avaient pas 70 % de moyenne générale n’auraient jamais pu accéder à ces programmes.

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David Hinse donne le cours de production vidéo à l’école La Ruche.

Le prof est visiblement fier : un de ses élèves vient de remporter un prix pour une production vidéo. « Il est le meilleur au Québec », dit David Hinse.

Le fait que les élèves de La Ruche soient tous dans une concentration donne aux enseignants un « levier », observe aussi M. Hinse. Si les notes dans les autres matières ne sont pas au rendez-vous, les élèves peuvent être envoyés en étude dirigée plutôt qu’aller à leur cours de concentration.

Manquer un cours qu’ils ont choisi, c’est souvent la dernière chose que les jeunes souhaitent. « Pour l’encadrement, c’est vraiment génial », dit David Hinse.

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Élèves en 2e secondaire, Corinne Bertrand et Mélodie Bourdages font de la photo dans le cadre de leur cours de production vidéo.

Mélodie Bourdages, 14 ans, n’a que des éloges pour son enseignant de production vidéo. « Je me suis découvert une passion que je ne croyais pas avoir », dit l’élève de 2secondaire, qui a suivi les traces de sa grande sœur en choisissant sa concentration.

Pendant que des élèves s’exercent à faire des paniers dans le gymnase, Michel Grandmaison explique que sa « mission », « c’est que si tu as envie de jouer au basket, tu puisses le faire ». « On pourrait jouer aux dards, si on voulait. C’est dans la façon de le faire : si tu veux faire partie de l’élite, il y a les équipes de soir. Le jour, il y a un accès. »

La Ruche, un exemple ?

Le projet de concentration pour tous les élèves a été instauré il y a sept ans, d’abord avec les élèves de 1re et de 2secondaire. À la plus récente rentrée scolaire, ceux de 3secondaire ont été ajoutés à ce projet inclusif. La réflexion se poursuit à l’école secondaire La Ruche, où on se demande maintenant comment remanier les programmes de 4e et de 5secondaire pour étendre le projet jusqu’à la fin du parcours.

Dans ma perspective, il y a encore une différence entre le sport-études et le régulier à ces niveaux. Il faut s’attaquer à ça.

Manuel Cournoyer, professeur de français à l’école La Ruche

M. Cournoyer déplore aussi que « rien ne change » sur le plan politique pour favoriser l’égalité des chances chez les élèves du secondaire. « On n’a jamais entendu un ministre parler de ça », dit l’enseignant de français.

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Des élèves de l’école secondaire La Ruche, à Magog, assistent à un cours.

C’était avant la sortie du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, qui a promis mercredi dernier de présenter sous peu de nouvelles mesures pour favoriser l’accessibilité aux programmes particuliers, dont les frais sont souvent élevés.

L’école secondaire La Ruche pourrait-elle faire office d’exemple pour d’autres écoles ?

Michel Grandmaison rappelle que le contexte de Magog est différent de celui des grands centres. Les écoles privées ne sont pas très nombreuses et un peu plus éloignées, cite-t-il notamment.

Puis, il réfléchit à haute voix. « Est-ce que ça peut être un modèle ? Je pense que l’idée, c’est de dire que l’éducation, ce n’est pas en fonction du statut social », dit le prof.

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Vincent Pilotto, directeur adjoint de l’école La Ruche

Les heures d’autres matières réduites

Les écoles qui offrent des concentrations ou des profils (c’est la même chose) réduisent le temps d’apprentissage sur d’autres matières scolaires pour offrir davantage de cours de la concentration à leurs élèves. « Par exemple, aulieu de faire six périodes de mathématiques sur neuf jours, on va en faire cinq », illustre Vincent Pilotto, directeur adjoint de La Ruche. Chaque jour, les élèves de cette école ont un cours de concentration.

Le régulier perd du terrain

La réflexion sur les programmes au secondaire est entamée dans plusieurs centres de services scolaires de la province, où l’on cherche à éviter que les élèves qui ont fréquenté une école publique près de chez eux désertent le quartier lors de leur passage au secondaire.

C’est un exercice qu’a entrepris en 2019 le centre de services scolaire de Montréal (CSSDM), en révisant l’offre de huit de ses écoles secondaires.

« En offrant une plus grande variété de programmes dans l’ensemble des secteurs [de Montréal], les jeunes restent dans leur école de quartier, parce qu’elle répond à leurs intérêts. Ça vient équilibrer la composition des différents groupes dans les écoles », dit Benoit Thomas, directeur de l’unité des écoles secondaires du CSSDM. Les groupes ont une meilleure mixité sociale, précise-t-il.

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L'école secondaire Georges-Vanier, à Montréal, affiche clairement les différents profils que peuvent choisir les élèves.

Dans les huit écoles secondaires que le CSSDM a visées pour offrir davantage de programmes, le pourcentage d’élèves inscrits dans des options est passé de 30 % à 50 %.

« Les parents nous le disent : ils veulent avoir quelque chose de particulier pour leurs enfants, et ça passe par les options. Ils ont l’impression que le régulier ne répondra pas aux besoins de leurs enfants », conclut M. Thomas.

L’« élite » favorisée

C’est aussi ce qu’on constate au centre de services scolaire de la Rivière-du-Nord, dans les Basses-Laurentides. Certains élèves qui ne sont pas inscrits dans des programmes avec une concentration disent qu’ils sont « en rien », indique son directeur général, René Brisson.

C’est un peu triste. Il faut voir comment on peut répondre aux intérêts et besoins de ces élèves.

René Brisson, directeur général du centre de services scolaire de la Rivière-du-Nord

Récemment, on s’est rendu compte que certains programmes, qui devaient par définition intégrer des élèves défavorisés ou avec des problèmes de persévérance scolaire, n’attiraient finalement que « l’élite », des jeunes répartis partout sur le vaste territoire du centre de services. Il s’agissait de programmes de hockey, de football, d’informatique, de musique et de claque (cheerleading).

Dans ces programmes, « on refuse plus d’élèves qu’on en accepte chaque année », dit M. Brisson.

Il cite le programme de cheerleading, où seules 20 candidates (sur 60) étaient acceptées chaque année.

Le centre de services demande donc à ses directions d’école secondaire de « sonder leur communauté » et de développer des profils qui répondent aux besoins des élèves.

En savoir plus

  • 76 %
    Au primaire et au secondaire, proportion des programmes particuliers qui exigent une contribution financière des parents
    Source : ministère de l’Éducation, 2020
    1220 $
    Tous programmes particuliers confondus, contribution financière moyenne exigée aux parents
    Source : ministère de l’Éducation, 2020