Plusieurs personnes ayant répondu à l’appel à témoignages de La Presse déplorent le manque de transparence quant aux cas de COVID-19 recensés

Publié le 28 janvier
Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

« Je croise les doigts. »

Mère de huit enfants, Diane Groulx dit n’avoir d’autre choix que de s’en remettre à la chance.

« L’école ne nous dit plus rien. Comment savoir si un camarade de classe absent a développé des symptômes de la COVID ? »

Aussi, avec une famille nombreuse, on s’y perd, relève-t-elle. « On s’isole quand ? On isole qui ? Pour combien de temps ? »

Avant les Fêtes, une classe basculait en enseignement virtuel si deux infections étaient signalées dans une classe. Depuis le 17 janvier, ce n’est le cas que si 60 % des élèves sont en isolement. Avant l’atteinte de ce seuil, les parents ne sont pas informés du nombre de cas dans la classe ou à l’école.

Toutes les personnes « ne prendront pas des décisions pour le bien-être de la collectivité, avance Diane Groulx. Chaque famille tiendra compte d’un nombre important de facteurs, par exemple, l’absentéisme au travail ».

Un appel à témoignages lancé par La Presse rend compte du quotidien des familles ces jours-ci. L’inquiétude des uns est aussi palpable que la résignation des autres. « La question n’est plus de savoir si les enfants vont attraper la COVID, mais à quel moment. À la maison, on est vaccinés pour protéger les gens vulnérables et éviter d’engorger les hôpitaux », résume Marie Eve Bouthillier.

Après avoir appris par son fils qu’il y avait quatre cas de COVID-19 dans sa classe, Edith Lemery Frenette a joué de prudence et fait un test rapide dès qu’elle a constaté que son nez coulait un peu. Le résultat a été positif. « S’il ne m’avait pas informée des cas dans sa classe, je n’en aurais pas fait de cas, tant son état général était bon mercredi. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Edith Lemery Frenette (à droite) avec son conjoint, Maxime Bellemare, et son fils Xavier

Mère d’une adolescente de 13 ans, Anouk Charles se dit quant à elle incapable de prendre une décision éclairée sur la nécessité de retirer ou pas sa fille de la classe.

Jusqu’à tout récemment, nous recevions un courriel de la direction chaque fois qu’il y avait un cas de COVID-19 à l’école. Mais plus maintenant. C’est très opaque, disons.

Anouk Charles, mère d’une adolescente de 13 ans

Guillaume Baillargeon croit que c’est à dessein que cette information n’est plus divulguée. « C’est utile pour faire disparaître la pandémie et la transmission dans les écoles pour que le gouvernement puisse se vanter de faire mieux qu’en Ontario. »

Cette ignorance touchant le nombre de cas est d’autant plus dommage, estime M. Baillargeon, que les tests rapides sont arrivés et qu’ils pourraient permettre, quand il y a beaucoup de cas en circulation dans l’école, d’exercer à la maison une vigilance toute particulière afin que les écoles puissent rester ouvertes.

Plusieurs parents ont indiqué à La Presse ne plus avoir peur du tout. Advienne que pourra. Cela reflète bien ce que le sondage CROP publié la semaine dernière indiquait : 58 % des personnes interrogées disaient être peu ou pas inquiètes d’attraper personnellement la COVID-19.

Parents à risque et inquiets

Impossible pour Michèle Janick Sauvage d’adopter cette attitude. « J’ai des problèmes de santé graves qui me rendent à risque de développer des symptômes sévères de la COVID-19 », dit-elle, indiquant n’avoir pas le choix de garder ses deux adolescents à la maison, sans qu’ils puissent recevoir un enseignement virtuel.

« Pourquoi cette année le gouvernement n’a-t-il pas mis en place des mesures pour protéger les parents qui ont des problèmes de santé ? En gardant ouvertes les écoles malgré le nombre extrême de contaminations, [François] Legault me donne l’impression qu’il cherche délibérément à contaminer le plus vite possible l’ensemble de la population pour atteindre l’immunité collective. »

Elle souligne qu’un membre du personnel de l’école de son fils lui a fait valoir que ce n’était pas grave si son fils attrapait la COVID-19 : « Il va se moucher quelques heures et il va être guéri le lendemain. Je lui ai dit que si mon fils ramenait la COVID-19 à la maison, je risquais d’en mourir. Il m’a dit que c’était ma responsabilité de me protéger contre le virus, pas celle de mon fils ».

Mélanie Vermette est tout aussi inquiète. Elle dit que chaque matin, c’est la peur au ventre qu’elle envoie ses enfants à l’école, craignant qu’ils ne finissent par faire entrer la COVID-19 à la maison, où leur grand-mère âgée vit aussi. « Nous marchons vraiment sur des œufs. Actuellement, il y a un cas dans la classe de ma fille. Je ne peux pas la garder à la maison parce qu’il n’y a pas d’enseignement à distance si elle demeure à la maison. Je ne pense pas que mon enfant soit en sécurité, mais je ne peux pas la priver d’aller à l’école non plus. Pour mon fils, qui est au secondaire à l’école privée, je suis davantage rassurée parce qu’ils prennent beaucoup plus de mesures de protection. Le midi, ils mangent seulement avec leur groupe classe. »

60 %, un seuil « politique »

Le Dr Donald Vinh, infectiologue et microbiologiste au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), dit n’avoir vu aucune étude indiquant qu’il était acceptable d’attendre que 60 % des enfants d’une classe soient atteints de la COVID-19 avant de la fermer.

Pour lui, ce seuil est purement « politique », « sorti de nulle part ».

À 60 %, le feu est pris solide.

Le Dr Donald Vinh, infectiologue et microbiologiste au CUSM

En réponse à notre demande d’explication sur les critères ayant mené à ce seuil de 60 %, Bryan St-Louis, responsable des communications au ministère de l’Éducation, nous a répondu qu’il « a été établi à la suite du nombre d’élèves absents au-delà duquel l’enseignement à distance nous semble nécessaire ».

Lui-même parent, le Dr Vinh dit qu’au premier cas venu, il retirerait ses enfants de la classe, même si chacun a reçu deux doses.

Il se dit favorable à ce que l’école se fasse en personne, à condition que ce soit sûr, ce qui n’est pas le cas à son avis « en l’absence d’un plan » sérieux de contrôle des infections.

Il dénonce aussi le fait que trop de pédiatres, qui tiennent à l’école à tout prix, minimisent la gravité du virus.

Mais que penser de l’idée de plus en plus répandue voulant que, somme toute, il vaille mieux attraper Omicron, globalement moins dangereux, plutôt que de risquer d’attraper le prochain variant ? Le Dr Vinh répond qu’on n’a aucune idée si Omicron donne une immunité durable. Attraper celui-ci ne garantit en rien qu’on sera protégé contre un éventuel autre variant.

La Dre Anne Gatignol, professeure en microbiologie, souligne qu’en tant que virologue, elle plaiderait normalement pour la fermeture d’une classe dès l’apparition d’un cas. Mais « après presque deux ans de pandémie avec des retours hachurés en classe et compte tenu du besoin de socialisation et d’apprentissage des jeunes, ce n’est pas tenable. Par contre, ce serait bien que les parents aient de l’information » quant à l’absentéisme.

En savoir plus

  • 1 sur 3
    Proportion des personnes contagieuses après cinq jours, période après laquelle le Québec autorise une personne à sortir de confinement si elle n’a pas de fièvre et que son état s’est amélioré
    SOURCE : CENTRES AMÉRICAINS POUR LE CONTRÔLE ET LA PRÉVENTION DES MALADIES
    12,8 %
    Proportion des jeunes de 5 à 11 ans ayant reçu deux doses en date du 26 janvier
    SOURCE : INSTITUT NATIONAL DE SANTÉ PUBLIQUE DU QUÉBEC