Des milliers d’élèves de la province rentrent en classe ces jours-ci, et comme à chaque début d’année, la pénurie de personnel dans les écoles joue les trouble-fête. Tandis que des enseignants y vont de leurs propres initiatives pour trouver des collègues ou des remplaçants, d’autres souhaitent seulement qu’on les appelle pour travailler.

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

« Je me sens un peu mal. » Julie* est enseignante auprès d’enfants avec un trouble du spectre de l’autisme à Montréal. Comme elle est enceinte, elle est en retrait préventif en raison de la pandémie de COVID-19.

Il y a deux jours, les petits de 6 ans à qui elle devait enseigner étaient toujours sans enseignant en vue de la rentrée, qui a lieu ce jeudi matin pour les élèves du Centre de services scolaire de Montréal. En dernier recours, elle a publié une annonce sur Facebook pour tenter de se trouver une remplaçante.

« Pour des élèves avec un trouble du spectre de l’autisme, ce n’est pas l’idéal d’avoir des enseignants changeants. Ils ont besoin de stabilité. Les laisser dans le néant, ce n’est jamais quelque chose qu’on aime », dit-elle.

Elle se « sent mal », donc. Pour l’éducatrice spécialisée avec qui elle travaille, qui aura peut-être à composer avec les suppléants qui se succéderont. Pour ses collègues enseignants, qui devront peut-être faire du dépannage d’urgence dans sa classe. Pour la direction de son école, stressée de n’avoir personne pour la remplacer. Pour les élèves, pour leurs parents.

En 15 ans d’enseignement, elle dit avoir vu les effets de la pénurie s’accentuer.

Avant, quand on avait de la difficulté à combler des contrats, on trouvait généralement la personne dans la première semaine d’entrée des élèves. Maintenant, ça peut être vraiment plus long.

Julie, enseignante à Montréal

Selon des sondages menés récemment par deux associations de directions d’école, il reste au moins 900 postes à pourvoir dans 500 écoles de la province. Et encore, ces chiffres ne tiennent pas compte des écoles de l’île de Montréal, où la pénurie se fait le plus durement sentir.

Appelé à commenter ces chiffres, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a expliqué cette semaine en point de presse qu’il obtiendrait un portrait clair de la pénurie enseignante dans les prochains jours.

« Une chose est certaine », a dit le ministre en point de presse, « la pénurie de main-d’œuvre frappe l’éducation, comme elle frappe le domaine de la santé, comme elle frappe beaucoup de secteurs au Québec. C’est extrêmement grave et ça l’est depuis plusieurs années », a déclaré le ministre Roberge.

Profs cherchent élèves

Quelle pénurie ? demande pour sa part Maude*, jeune enseignante de 24 ans. Nouvellement diplômée en enseignement au primaire, elle n’a pas réussi à obtenir un contrat dans la région de Sherbrooke, où elle habite.

Prête à enseigner, elle s’indigne d’entendre dire qu’il manque de profs. « Ma grand-mère m’écrit pour me dire qu’on cherche des enseignants ! Je suis chez nous, à attendre le téléphone, sans possibilité de travailler, sans classe. Il y a un problème quelque part », dit Maude.

À quelques jours de la rentrée, d’autres comme elle témoignent qu’ils sont qualifiés pour enseigner, mais toujours sans emploi. « Ils disent qu’il manque 900 profs ? Je suis trop fâchée pour en parler ! », a témoigné à La Presse en début de semaine une enseignante qui peinait à se faire embaucher malgré son expérience.

C’est une situation que ne s’explique pas Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement (FQDE).

C’est paradoxal : je vois ces jours-ci beaucoup d’annonces qui disent ‟urgence, recherche enseignant”, et en même temps, je vois des annonces d’enseignants légalement qualifiés qui n’ont pas de poste.

Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement

Son hypothèse : bien que le recrutement dans les centres de services scolaires fonctionne, les démarches pour affecter les enseignants sont parfois faites à la dernière minute.

« Certains centres de services sont encore en processus d’affectation alors que l’école commence dans quelques jours. Ça pourrait être fait plus tôt », dit Nicolas Prévost. En période de pénurie, ajoute-t-il, il n’y a « aucune raison » que des enseignants qualifiés n’aient pas eu d’appel pour travailler.

Pourtant, à peine sortie de l’université, Maude attend maintenant d’être appelée pour de la suppléance, dans l’espoir que ça se transforme en contrat à long terme.

Elle savait qu’une certaine précarité l’attendait à la fin de ses études, mais rappelle justement qu’elle est nouvelle dans le métier.

« On a besoin de plus de préparation, et c’est la veille qu’on apprend qu’on sera dans une classe en présence d’élèves. Ce sont des choses qui font que les enseignants décrochent. Je ne vais pas le cacher : j’ai pensé changer de carrière parce que je n’aurai pas la possibilité d’avoir un poste rapidement », dit-elle.

*Par crainte de représailles, les deux enseignantes citées dans ce texte ont demandé à ce que l’on taise leur vrai nom.

Maîtrise qualifiante : beaucoup d’appelés, peu d’élus

Depuis le printemps dernier, ceux qui ont un baccalauréat disciplinaire et qui désirent devenir enseignants au préscolaire et au primaire peuvent se tourner vers la maîtrise qualifiante offerte à l’Université de Montréal.

Cette nouvelle maîtrise, qui fait partie des solutions mises de l’avant par le gouvernement de la Coalition avenir Québec pour pallier la pénurie, a suscité un engouement certain. Pour 942 demandes, il y a eu près de 225 étudiants admis, indique-t-on à l’Université de Montréal.

En entrevue avec La Presse le printemps dernier, le ministre Jean-François Roberge disait s’attendre à ce que d’autres universités offrent prochainement une telle maîtrise.

1,3 million

Nombre d’élèves au Québec, en incluant la formation professionnelle et la formation aux adultes

226 000

Membres du personnel des écoles de la province

(Source : gouvernement du Québec)