Le 24 avril 1961, il y a 60 ans, c’était le début de ce qui sera une véritable révolution en éducation. Le gouvernement Lesage faisait prêter serment aux membres d’une commission d’enquête sur l’éducation, au mandat très large pour se pencher sur l’organisation et le financement de l’enseignement, présidée par le vice-recteur de l’Université Laval, Mgr Alphonse-Marie Parent.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Sa principale recommandation reste la création d’un véritable « ministère de l’Éducation » – la responsabilité de l’instruction publique avait été pendant longtemps dévolue au Secrétaire de la province. Au lendemain de la victoire de Jean Lesage, en juin 1960, Paul Gérin-Lajoie avait été nommé ministre de la Jeunesse, avec le mandat clair de modifier en profondeur l’enseignement au Québec. Le débat sera incisif ; en 1961, le nouveau chef de l’Union nationale, Daniel Johnson, montait au créneau : « La première chose qui sera nationalisée, ce n’est pas l’électricité ! C’est l’éducation qui sera laïcisée ! » Gérin-Lajoie était stigmatisé ; « Mettez-lui des overalls et une barbe, et c’est Fidel Castro ! », lançait Johnson.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Mgr Alphonse-Marie Parent, alors vice-recteur de l’Université Laval et président de la commission Parent

Sociologue de 37 ans, tout récemment embauché par l’Université de Montréal, le jeune Guy Rocher avait d’abord refusé l’invitation de Gérin-Lajoie à faire partie du groupe. Soixante ans plus tard, il se félicite d’avoir contribué à cette « référence essentielle de l’histoire contemporaine du Québec ». « Le rapport Parent est un symbole de la Révolution tranquille ; il a lancé une des réalisations les plus marquantes de cette période de l’histoire du Québec, la réforme de l’ensemble du système d’éducation. C’est à sa manière un document révolutionnaire », a souligné M. Rocher en entrevue cette semaine. La population ne s’attendait pas à ce qu’un tel virage vienne d’une commission « dirigée par un monseigneur ».

L’ex-recteur Claude Corbo, qui a publié une anthologie incontournable sur le rapport Parent, en parle comme d’une « icône particulièrement signifiante de ce qu’on a convenu d’appeler la « Révolution tranquille », la Commission a accouché d’un de ces « documents capitaux ayant ponctué les temps forts du cheminement historique de la nation québécoise ».

IMAGE ARCHIVES LA PRESSE

Publicité du Parti libéral durant la campagne électorale de 1960

Maurice Duplessis soutenait que le système scolaire du Québec était « le meilleur au monde ». Durant la campagne électorale de 1960, la publicité libérale était plus critique. On relevait que 50 % des enfants avaient quitté l’école avant 15 ans, « la plus basse fréquentation scolaire au Canada ». Pas moins de 93 % des écoliers ne parviendraient pas à l’université, et 77 % des chômeurs n’avaient pas plus qu’une huitième année. Vedette du gouvernement Lesage, René Lévesque avait déclaré, une semaine avant la formation de la commission Parent : « La situation dans l’enseignement au Québec est une honte » ; le Québec ne dépensait que 18 $ par personne en éducation, comparativement à 60 $ en Alberta ou en Colombie-Britannique.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Le ministre Paul Gérin-Lajoie (à gauche), avec Arthur Tremblay et Roch Bolduc, en 1964

Élu en juin 1960, le gouvernement attendra près d’un an avant de mettre en place la Commission. Mais bien des réformes avaient été amorcées entre-temps, se souvient l’ancien mandarin Roch Bolduc, ex-sénateur. La « Grande Charte de l’Éducation », c’était une douzaine de projets de loi touchant de la gratuité de l’enseignement au financement des universités et des commissions scolaires. On fixait à 15 ans l’obligation de fréquenter l’école. « C’était le projet de loi le plus important. On aurait préféré 16 ans, mais cela aurait coûté trop cher », résume Bolduc, qui était avec son ami, le regretté Arthur Tremblay, dans l’équipe qui entourait Gérin-Lajoie dans ces premiers mois de travail fébrile.

Tremblay, issu de l’École de pédagogie, connaissait davantage l’éducation que le ministre, se souvient l’ex-sénateur. « Son idée était faite, avec ou sans rapport, il savait où il voulait aller. » Anecdote amusante, les commissaires qui iront étudier les systèmes d’éducation un peu partout dans le monde « prendront finalement leur inspiration à Plattsburgh », ironise Roch Bolduc – le système des « colleges » de l’État de New York sera adapté au Québec. Le débat politique était intense ; Jean Lesage avait promis qu’il n’y aurait pas de ministère de l’Instruction publique, il joua sur les mots ; le ministère de l’Éducation vivrait. « Lesage était un peu conservateur », rappelle M. Bolduc, Gérin-Lajoie a dû passer par une commission d’enquête pour atteindre son but, explique-t-il.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Le sociologue Guy Rocher, membre de la commission Parent

Pour Guy Rocher, la commission Parent aura permis une « démocratisation de l’éducation », établissant d’abord « le droit de chacun à la meilleure éducation possible ». Ensuite, en confiant la responsabilité à un ministère, « on disait avant que ce n’était pas à l’État d’enseigner. C’était un dogme. Les programmes ne devaient pas être dans les mains d’un ministre, de fonctionnaires », rappelle Rocher. La commission Parent jettera du lest : elle accepte un Conseil supérieur de l’Éducation, mais il restera « consultatif ».

Autre avancée, la mise en place d’administrations scolaires locales, responsables. La Commission avait bien avant l’heure jonglé avec l’idée des commissions scolaires linguistiques plutôt que confessionnelles. Le statut confessionnel était inscrit dans l’Acte d’Amérique du Nord britannique – il faudra attendre 1997, et Pauline Marois, pour obtenir d’Ottawa l’amendement constitutionnel nécessaire.

L’enfer des polyvalentes

Mais pour plusieurs acteurs du monde de l’Éducation, la commission Parent et ses réformes ont pris des proportions mythiques, exagérées dans la mémoire collective. Responsable des États généraux de l’Éducation lancés par Jacques Parizeau, puis sous-ministre au même ministère, Robert Bisaillon avait connu les lendemains qui déchantent une fois les recommandations mises en place au début des années 1970, à Mont-Laurier.

On a beaucoup idéalisé cette époque, à cause de l’accessibilité nouvelle à l’éducation. Cette accessibilité a été un grand succès, la présence des filles dans les cégeps et universités en témoigne, mais la qualité n’était pas nécessairement au rendez-vous.

Robert Bisaillon, ancien sous-ministre de l'Éducation

Les polyvalentes d’abord : « Des élèves se retrouvaient dans des écoles de près de 1800 étudiants, c’était quatre fois plus gros que leur village. J’avais des élèves qui devaient faire 90 minutes d’autobus scolaire par jour pour s’y rendre. Des élèves, se souvient Bisaillon, devaient traire les vaches avant de partir, puis à nouveau au retour de l’école, ça n’aide pas la motivation ».

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Robert Bisaillon, responsable des États généraux de l’Éducation lancés par Jacques Parizeau, puis sous-ministre au même ministère

« Le programme-cadre, c’était un laissez-passer pour faire à peu près n’importe quoi, la formation pouvait varier considérablement d’une classe à l’autre. Les professeurs étaient engagés sans qu’on vérifie trop sérieusement leur formation », résume l’ex-mandarin. Pourtant, dans son patelin, « les gens dansaient dans les rues le soir de l’élection de Jean Lesage. C’était la promesse qu’enfin leur enfant pourrait étudier, sans égard à la richesse de la famille », se souvient Bisaillon.

Historien, ministre, éditeur, Denis Vaugeois avait été de la première fournée des cadres qui, au ministère de l’Éducation, avaient produit des programmes. Son rayon, c’était l’histoire. « Le rapport Parent a surtout servi de prétexte à un grand ménage, une espèce de règlement de comptes. Programmes et manuels ont été passés à la trappe en moins d’une nuit. Puis ce fut une entreprise de démolition des institutions. Écoles de métier, instituts de technologies, collèges classiques. Les édifices étaient mis en vente », observe Vaugeois.

« On a construit des polyvalentes en plein champ, les élèves ne pouvaient s’y rendre à pied. Quand on disait au sous-ministre Arthur Tremblay que ces autobus scolaires allaient coûter une fortune, il nous répondait : « C’est le ministère des Transports qui paie la facture ! », se souvient Vaugeois. Les élèves devaient constamment changer de local, de groupe. Or, les architectes de l’époque n’avaient pas intégré cette réalité.

Pour Guy Rocher, les polyvalentes qui ont poussé sur tout le territoire ne ressemblaient guère aux écoles proposées par la commission Parent. Un nombre important d’élèves était bien sûr nécessaire pour offrir un choix assez large de spécialités. Mais ces établissements devaient prévoir aussi un régime de tutorat pour permettre aux élèves et aux parents d’avoir une référence, un ancrage. « S’il y a un échec de la commission Parent, c’est qu’on n’a jamais réalisé l’école secondaire polyvalente telle que proposée », résume Guy Rocher.

« La victoire des filles, des femmes »

Robert Bisaillon voit dans l’ouverture de l’enseignement supérieur aux étudiantes une grande réussite de ces réformes. « Cela a été la victoire des filles, des femmes. Aujourd’hui, à l’université, la fréquentation et la diplomation sont plus fortes chez les filles que chez les garçons », observe Bisaillon.

Pour Denis Vaugeois, l’engouement du gouvernement pour les polyvalentes, en dépit du « péril jaune » des autobus scolaires, a une source moins glorieuse. Ces écoles qui conjuguaient enseignement général et formation technique et professionnelle permettaient au Québec d’accepter des fonds fédéraux liés à la formation de la main-d’œuvre, tout en prétendant protéger sa compétence exclusive en éducation. Québec « s’est lancé à l’aveuglette dans cette réforme » et a donné un nouveau sens à la « polyvalence », le leitmotiv du rapport Parent. « L’école dite polyvalente est devenue par magie celle où cohabiteraient le général et le professionnel, ce dernier secteur pouvant accepter l’argent du fédéral et le mettre dans un fonds commun », résume M. Vaugeois.

« Cette ambition utopique que tous les élèves auraient en même temps accès à la formation générale et professionnelle n’a pas duré longtemps », déplore Bisaillon. Avec le temps, on est revenu à des écoles de métiers spécialisées. Bien des réformes proposées depuis 40 ans n’ont pu être entièrement réalisées, en éducation comme ailleurs : « les changements sont parfois vus comme une menace. »

La commission Parent en chiffres

• 300 mémoires

• 576 recommandations dans différents rapports qui seront publiés jusqu’en 1966.