Pas moins de 4000 cafetières de marque Nespresso sont livrées ces jours-ci dans les écoles de la province par l’entremise d’une fondation dont la mission est d’« améliorer le milieu de vie des écoles et des élèves ». Un don d’une valeur de près de 1 million de dollars remis directement aux enseignants qui soulève des questions.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Créée il y a deux ans, la fondation « J’adore mon école » est l’initiative d’Alexandre L’Écuyer. « Pour avoir œuvré dans le monde de l’éducation, je sais qu’on se heurte trop souvent à des projets spécifiques. On s’est dit : “Pourquoi ne pas créer une fondation pour aider les écoles ?” », dit celui qui était jusqu’à tout récemment responsable de la vie étudiante dans un cégep.

Il affirme que c’est sa fondation qui a pris contact avec Nespresso, une filiale du groupe suisse Nestlé, pour donner des cafetières destinées aux salles du personnel des écoles dans le cadre de la Semaine des enseignantes et enseignants, qui se déroulait au début du mois.

Les 4000 machines ont une valeur de revente de 249 $ chacune, ce qui porte le don de Nespresso à 996 000 $. « C’est la première fois qu’on fait un don aussi significatif en machines », dit Katrine Gouron, chef des communications corporatives chez Nespresso. Elle précise que la multinationale reçoit souvent des demandes de commandites « ad hoc » d’enseignants.

Il s’agit d’un don substantiel pour la jeune fondation « J’adore mon école », qui a reçu l’an dernier 9200 $ en dons, remis à trois commissions scolaires et à la Fondation de la Commission scolaire de Montréal. Il s’agissait notamment de livres et de matériel pour aménager des cours d’école, explique son président Alexandre L’Écuyer.

La Commission scolaire de Montréal (CSDM) a été informée de cette initiative en voyant les cafetières arriver dans les écoles. Les enseignants ont été avisés de ne pas se servir de la machine le temps que le « comité d’analyse des commandites » se penche sur les aspects éthiques de ce don. « Il en est venu à la conclusion que les établissements de la CSDM peuvent conserver les cafetières. Notamment, en raison du fait que le donateur n’a demandé aucune visibilité en contrepartie du don », nous écrit le porte-parole de la CSDM, Alain Perron.

« Mis devant le fait accompli »

Des conseillers en environnement de la CSDM ont toutefois écrit aux écoles pour les inviter « à s’interroger sur la pertinence d’accepter ce don considérant l’impact majeur qu’il aura sur l’environnement ».

La Commission scolaire De La Jonquière a pris une autre décision, basée sur sa compréhension de la Loi sur l’instruction publique. « Tout le monde a été mis devant le fait accompli [par l’envoi de machines]. C’est un don corporatif qui ne devrait pas avoir lieu, c’est une machine qui force le personnel à acheter des capsules. On va laisser les conseils d’établissement [des écoles] décider de ce qu’ils font de ce don », dit Dominic Arseneau, conseiller en communication de cette commission scolaire.

Pourquoi ne pas être passé par les commissions scolaires pour distribuer les cafetières ?

Je vous mets au défi d’avoir une rencontre avec quelqu’un d’une commission scolaire. On préfère travailler le plus proche possible des élèves et on se dit que si on veut les aider, c’est sur le terrain.

Alexandre L’Écuyer

Il espère que d’autres entreprises privées emboîteront le pas à Nestlé en donnant à sa fondation.

Sylvain A. Lefèvre, professeur à l’Université du Québec à Montréal et chercheur au Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie (PhiLab), estime qu’il est « étonnant » que la fondation cible directement les enseignants.

« D’habitude, une fondation ne peut pas donner à n’importe qui, elle ne peut pas donner à des individus. Une fondation doit donner à des organismes de bienfaisance enregistrés par l’Agence du revenu », explique-t-il. « Comment ont-ils fait cet arrangement ? J’ai du mal à comprendre le circuit organisationnel de tout ça », dit Sylvain A. Lefèvre.

La fondation « J’adore mon école » a-t-elle validé la légitimité de ce don ? « Oui et non », dit Alexandre L’Écuyer, avant d’ajouter que « ça se fait ». « On cadre dans les politiques de dons des commissions scolaires, parce qu’on ne demande rien en retour », dit-il.

Des enjeux qui « dérangent »

Enseignante dans une école primaire de Montréal, Pascale Lavoie ne comprend pas comment ces machines ont pu être distribuées aussi facilement dans le réseau public, à l’heure où, dit-elle, il est plus que jamais question d’environnement et de réduction à la source. Son école a reçu une cafetière accompagnée d’une lettre signée conjointement par Nespresso et la fondation « J’adore mon école ».

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’enseignante Pascale Lavoie

« C’est toujours très compliqué dans nos écoles d’avoir des commandites parce qu’on nous dit qu’il ne faut pas s’associer à telle ou telle chose. Et là, Nespresso fait du placement de produit, du marketing qui ne coûte pratiquement rien ? C’est comme si Coke mettait des machines distributrices dans nos écoles », dit Pascale Lavoie. Ses collègues et elle ont contacté la fondation « J’adore mon école » pour lui rendre l’appareil.

« Il y a des enjeux moraux et éthiques derrière ça qui me dérangent », dit pour sa part Annie Vanden Abeele, qui travaille dans une école en banlieue de Montréal. « On ne peut pas être contre la mission de la fondation, mais c’est un beau prétexte pour les compagnies privées pour entrer dans nos écoles », dit-elle. Par combien la revente de capsules se traduira-t-elle en retombées économiques pour Nespresso ? demande-t-elle.

PHOTO TIRÉE DE FACEBOOK

Lettre signée conjointement par Nespresso 
et la fondation « J’adore mon école »

Le président de la fondation « J’adore mon école » affirme qu’il reçoit depuis plusieurs jours des appels d’enseignants et de directions heureux d’avoir reçu une cafetière en guise de reconnaissance pour leur travail. Alexandre L’Écuyer ne voit pas du tout en quoi Nespresso aurait un avantage commercial à donner des milliers d’appareils.

« [Nespresso] ne va pas les vendre, ces machines. Quel avantage pourraient-ils avoir ? Effectivement, ça leur donne une vitrine, mais c’est comme n’importe quel donateur, c’est un revenu qu’ils n’ont pas. Pour moi, c’est un acte de bonne foi », dit M. L’Écuyer, qui estime en outre que l’entreprise a été « charmée » par la mission de sa fondation.

Chez Nespresso, on assure qu’on n’a pas calculé combien de capsules seraient vendues à la suite de cette distribution de cafetières. « Ça peut tellement varier selon le nombre d’enseignants d’une école à l’autre. On ne l’a pas fait avec cet objectif en tête, on l’a fait pour souligner le travail des enseignants », dit sa chef des communications corporatives, Katrine Gouron.

Ce que dit la loi

La Loi sur l’instruction publique permet aux commissions scolaires de recevoir des dons d’entreprises privées. Or, l’article 94 de cette même loi précise que les écoles qui reçoivent des dons le font par l’entremise du conseil d’établissement. « Le conseil d’établissement peut, au nom de la commission scolaire, solliciter et recevoir toute somme d’argent par don, legs, subventions ou autres contributions bénévoles de toute personne ou de tout organisme public ou privé désirant soutenir financièrement les activités de l’école », y lit-on. Au moment de publier, le ministère de l’Éducation n’avait pu nous dire si les dons de la fondation « J’adore mon école » respectaient la loi.