Le 17 janvier dernier, une enseignante de la couronne nord a publié un statut Facebook pour conseiller le gouvernement sur la pénurie d’enseignants, un statut écrit en 20 minutes pendant son heure de dîner.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Elle s’adressait directement au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge.

« Cause de la pénurie : désintérêt pour la profession. Solution pour la pénurie : créer de l’intérêt pour la profession… »

Un, a écrit cette enseignante : les enseignants québécois sont les moins bien payés au Canada, augmentez leur salaire. Deux, avouez l’échec de l’intégration des élèves en difficulté et ouvrez en masse des classes d’adaptation scolaire. Trois, laissez faire les maternelles 4 ans : excellente idée, mais très mauvais timing, passez par les CPE pour dépister les troubles d’apprentissage…

C’est juste l’opinion d’UNE prof, mais son statut a été partagé près de 7000 fois. Quand on n’est pas influenceuse ou vedette de téléroman, c’est gigantesque.

Et puis, après tout, le gouvernement n’est pas insensible à la démocratie à la Facebook !

> Consultez l’article « Réforme de l’immigration : sans allié, Legault se tourne vers Facebook »

Reçu dans ma messagerie la semaine passée d’une prof de Montréal : un message de la même eau, qui me raconte un cas classique d’épuisement d’une collègue de son école.

Elle me raconte la classe surpeuplée de sa collègue, dont la moitié des élèves ont des difficultés d’apprentissage ou de comportement, qu’ils aient reçu un diagnostic ou pas. La prof les connaît, ces élèves : une majorité d’entre eux étaient dans sa classe, en 2018-2019. Elle m’a raconté ce que c’est, au quotidien, sur le carrelage d’une classe, en termes de gestion.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Maintenant que les commissions scolaires ont été remplacées par des « centres de services » dirigés par des directeurs généraux omnipotents, est-ce que la tentation de remplir les classes ordinaires d’élèves en difficulté va disparaître, comme par magie ? écrit notre chroniqueur.

Tu lis ça et t’es épuisé, tu frôles le burn-out, juste à lire…

La prof a demandé de l’aide l’an dernier pour ces mêmes élèves, des « services », comme on dit dans le jargon, pour ces élèves en difficulté. Elle a rempli les formulaires, coché les cases, etc.

Verdict de la commission scolaire : nope, pas besoin, vos élèves n’ont pas besoin d’aide.

Constat de la prof, qui compte plus de 12 ans d’expérience : « La classe “ordinaire” de ma collègue est en fait une classe spéciale déguisée et à bon marché, car il n’y a qu’une seule enseignante pour plus de huit élèves à besoins particuliers, plus les autres qui n’ont pas de diagnostic. Ça en fait, ça, des économies pour la commission scolaire ! »

La prof m’a écrit ce cri du cœur rageur juste avant que les commissions scolaires ne disparaissent, à la faveur d’un trait de crayon, celui du projet de loi 40.

Tout a été dit sur ce projet de loi du ministre Jean-François Roberge qui devait à la base abolir les commissions scolaires – ce qui va dans le sens du désir des Québécois –, mais qui a fini par ratisser beaucoup, beaucoup, beaucoup plus large.

Maintenant que les commissions scolaires ont été remplacées par des « centres de services » dirigés par des directeurs généraux omnipotents, est-ce que la tentation de remplir les classes ordinaires d’élèves en difficulté va disparaître, comme par magie ?

Est-ce que le déni de services spécialisés pour élèves dyslexiques, TDA, TDAH va soudainement être chose du passé ?

Est-ce que soudainement, les « centres de services » vont cesser les tours de passe-passe comptables utilisés par les commissions scolaires pour éviter de payer ce qu’il faut payer pour ouvrir des classes spécialisées et (ou) faire apparaître des spécialistes – orthopédagogues, orthophonistes, etc. – dans les classes, en appui aux profs ?

Je pense que la multiplication des pains est une belle fable dans la Bible… Mais j’ai mes doutes pour ce qui est des ressources dans les écoles.

Il n’y a pas que du mauvais dans les intentions du ministre Roberge. Sa loi 40 veut corriger des bogues dans le système qui perdurent depuis trop longtemps, que j’ai souvent dénoncés dans le passé.

Par exemple, le gonflage des notes. J’ai écrit sur cette hypocrisie. La loi donne le dernier mot à la prof sur la note finale de ses élèves. En théorie, ce sera la fin de ces pressions absurdes des directions d’école pour que les échecs soient corrigés, pour éviter d’avoir l’air fou dans le palmarès de la commission scolaire.

> Consultez la chronique « Si l’école était importante (13) »

Autre exemple : la cession quasi obligée de terrains municipaux aux centres de services. Oui, il est détestable que cette disposition ait été cachée dans des amendements de dernière minute. Mais l’intention est noble : permettre la construction d’écoles.

> Consultez l’article « Des terrains proposés par Montréal pour de futures écoles font bondir la CSDM »

Croyez-le ou non, c’est un réel problème dans certaines villes, dont Montréal. L’administration Coderre a démontré l’absurdité du rapport de forces inégal entre villes et commissions scolaires il y a quelques années, en proposant des terrains de merde à la CSDM pour y construire des écoles.

Cas célèbre : Griffintown. Le quartier de Montréal a explosé depuis 10 ans, à grands coups de tours de condos qui ont enrichi la Ville et les promoteurs immobiliers. Petit problème : la CSDM n’a jamais réussi à arracher un ou deux terrains pour y construire des écoles !

> Consultez la chronique « Si l’école était importante (15) »

Tout a été dit cette semaine sur le côté bulldozer du ministre Roberge, qui a fait adopter la loi 40 sous bâillon. Sous bâillon, ça veut dire sans débat, en tout cas sans aller au bout du débat.

Ce n’est pas banal pour une réforme qui repense en profondeur le monde de l’éducation. Le travail parlementaire a beau être lent, plate et casse-pied, il permet quand même d’améliorer des projets de loi, selon le principe « deux têtes valent mieux qu’une »…

Tout a été dit, donc, sur les dangers de ne pas avoir décortiqué et étudié suffisamment ce projet de loi mammouth en commission parlementaire. Je n’en rajouterai pas.

Je me demande cependant en quoi cette loi mammouth va aider les problèmes à hauteur d’élèves, sur le carrelage des classes. Je ne dis pas qu’elle est inutile. Mais j’écoute les échos des profs et eux aussi ont leurs doutes, ils sont très inquiets. J’entends ces jours-ci les mêmes cris du cœur qu’ils m’envoyaient sous les libéraux.

J’ai déjà dit l’espoir que je plaçais en Jean-François Roberge (6), dont le profil est unique pour un ministre de l’Éducation, lui qui était prof il n’y a pas si longtemps.

> Consultez la chronique « “Je sais où je m’en vais” »

Dix-huit mois plus tard, à le voir aller, j’ai peur qu’il ne perde de vue l’essentiel, dans la grisante euphorie du combat politique et des grandes réformes. Je sens que le ministre Roberge n’est pas homme à avoir des doutes sur sa vision. J’espère qu’il a raison, je l’espère pour nous tous.

Mais il devrait s’inquiéter des doutes que ses anciens camarades profs entretiennent sur l’effet de ses grandes réformes dans leurs classes.