Des travailleuses des services de garde des écoles de la province digèrent mal les trois journées pédagogiques supplémentaires accordées aux enseignantes par Québec. Comme d’autres dans le milieu de l’éducation, elles se disent fatiguées et se demandent si le gouvernement n’a pas oublié l’ampleur des services qu’elles rendent depuis le début de la pandémie.

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

Qu’est-ce que trois journées pédagogiques de plus dans une année scolaire ? Pour certaines, c’est la goutte qui fait déborder le vase.

« Ça m’a fait sortir de mes gonds, dit Maryse Bolduc, éducatrice en service de garde dans une école primaire de Charlesbourg. En pandémie, ce n’est pas l’idée du siècle. On suit des restrictions sanitaires importantes, ce sont des journées qui sont difficiles à gérer. »

Mercredi, Québec a annoncé qu’il y aurait trois nouvelles journées pédagogiques d’ici la fin de l’année, ce qui a eu « l’effet d’une bombe » dans le milieu de la garde scolaire. Car non seulement les services de garde seront ouverts ces trois jours-là, mais ils seront gratuits pour les parents qui désirent y envoyer leurs enfants. Le temps donné aux enseignants débordés par la pandémie retombe ainsi dans la cour de leurs collègues.

Technicienne en service de garde dans une école primaire de la Montérégie, Marie Claude Cormier explique qu’organiser une journée pédagogique, c’est un « casse-tête de gestion ». Ainsi, illustre-t-elle, même si une cinquantaine d’enfants seulement sont présents, il se peut qu’on doive les diviser en 20 bulles. « Tout tourne autour de la pandémie », observe Mme Cormier, qui supervise à son école 12 éducatrices.

« On est toujours aux aguets, en hyper vigilance », abonde Rachel Gagnon, qui travaille en service de garde depuis 26 ans.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Rachel Gagnon, technicienne en service de garde dans une école primaire

Dès les premiers jours du confinement, au printemps dernier, rappellent plusieurs éducatrices, elles ont assuré les services de garde d’urgence pour les enfants des travailleurs essentiels. Leur travail a changé. Il faut désinfecter le micro-ondes entre chaque repas d’élèves le midi. Porter l’équipement de protection individuelle. Trouver des jeux où les élèves ne se touchent pas. Se laver les mains chaque fois qu’on passe d’une bulle d’élèves à une autre. Rappeler sans cesse aux enfants qu’ils doivent se tenir loin de certains de leurs amis.

« On est fatiguées, mais on ne pense pas à nous », résume une éducatrice.

« Ce ne sont pas des pions »

Le travail d’éducatrice en milieu scolaire a été dénaturé par la pandémie, explique Sophie Mathieu, sociologue et experte de la politique familiale québécoise. Ces travailleuses se retrouvent à désinfecter des classes et « jouer à la police » plutôt que de faire pour quoi elles ont étudié.

« Ce ne sont pas des pions, ce sont des travailleuses qualifiées. La profession n’est pas valorisée, et voilà qu’on leur annonce comme ça : vous allez faire trois journées pédagogiques, arrangez-vous avec ça », dit la chercheuse postdoctorale. Se pourrait-il que le fait que ce soit un travail occupé en très grande majorité par des femmes le laisse dans l’ombre ? », demande-t-elle.

Si on a salué avec raison les travailleurs de la santé et ceux qui ont assuré le service dans les épiceries ce printemps, on a oublié celles qui s’occupent des enfants et qui font du « travail invisible », déplore Mme Mathieu.

« Personne n’a applaudi les éducatrices. Si les médecins sont au front, c’est parce que leurs enfants sont avec elles. Si le feu ne prend pas plus que ça dans les écoles, on peut dire : chapeau aux enseignants, mais aussi chapeau aux éducatrices », poursuit Sophie Mathieu.

Sur le terrain, la fatigue se fait sentir. La douzaine d’éducatrices que supervise Marie Claude Cormier sont « anxieuses ». « Il y a les masques, les lunettes à porter, il faut faire attention quand on donne une feuille ou un crayon à un enfant. C’est très difficile de rester à deux mètres d’eux, elles ont toujours ça en tête. Mais ce sont des personnes qui ont leur travail à cœur, qui sont d’une grande générosité », dit-elle.

L’équipe de Rachel Gagnon « se donne depuis le 16 mars ». « On essaie d’avoir le moral. Avec l’Halloween, on a un peu plus le cœur à la fête, on s’assure qu’il y a aussi une vie dans l’école. Mais quand on s’arrête 30 secondes pour y penser… c’est un gros, gros changement dans notre routine », dit la technicienne en service de garde.

L’éducatrice Maryse Bolduc voit de son côté des « filles qui parlent de prendre leur retraite », d’autres qui envisagent de démissionner. « Le milieu ne se sent pas valorisé, ne se sent pas important. C’est d’une tristesse… », dit-elle.

Pour Rachel Gagnon, ce qui se passe à l’heure actuelle n’est que la suite de plusieurs années de « manque de reconnaissance » pour son travail. « On est des acteurs importants dans la vie des élèves. On les accueille à 7 h et on leur dit au revoir à 18 h. On a un contact avec les parents. On est des éducatrices, on n’est pas des gardiennes », conclut-elle.