(Montréal) L’ajout espéré de quelques centaines de professionnels dans le réseau de l’éducation ne se réalise que partiellement faute de personnel disponible et, même s’il se matérialisait, il ne représenterait qu’un cataplasme sur une jambe de bois.

Pierre Saint-Arnaud
La Presse canadienne

En juin dernier, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, annonçait l’ajout de « 850 enseignants, professionnels et ressources de soutien professionnelles » accompagné d’une enveloppe récurrente de 70 millions. « La cavalerie s’en vient ! » clamait alors le ministre Roberge.

Or, la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation (FPPE-CSQ), qui représente les professionnels de 69 des 72 commissions scolaires de la province, dénombre environ 300 postes ouverts et non comblés seulement du côté des professionnels depuis l’annonce du ministre Roberge, principalement des postes de psychologues, de psychoéducateurs et d’orthophonistes.

Et même s’ils étaient comblés, un relevé effectué par La Presse canadienne auprès des ordres professionnels et associations de cinq corps d’emploi — psychologues, psychoéducateurs, orthophonistes, orthopédagogues et ergothérapeutes — et de la FPPE démontre qu’il faudrait pratiquement doubler leur nombre pour que leur action réponde véritablement aux besoins criants des élèves en difficulté d’apprentissage, ce que confirme le président de la FPPE, Jacques Landry : « On n’a jamais comblé les coupes (durant la période d’austérité du gouvernement Couillard) et même là où on a comblé, il en manquait partout avant les coupes. On a calculé qu’il en faudrait au minimum 2000 nouveaux pour arriver à être capables d’offrir un minimum de services. »

Un croisement de données provenant de la FPPE, du ministère de l’Éducation, de plusieurs commissions scolaires et d’autres sources permet d’établir que, pour les 69 commissions scolaires où la FPPE est impliquée, chaque psychologue à temps plein a en moyenne 3,4 écoles sous sa responsabilité, les psychoéducateurs 2,3 écoles, les orthophonistes 3,1 écoles, les orthopédagogues 5,5 écoles et les ergothérapeutes… 51,4 écoles (1).

Le diagnostic, une question d’argent plus importante que le traitement

Le nombre actuel de professionnels dans les disciplines les plus cruciales pour l’aide aux enfants en difficulté ne suffit, dans l’écrasante majorité des cas, qu’à fournir un diagnostic, mais le suivi ou le traitement est minime, lorsqu’il n’est pas carrément inexistant.

« Le problème — et c’est comme ça pour l’ensemble du personnel professionnel en services directs — c’est qu’il y a une grosse pression à l’évaluation. Alors on évalue les élèves, mais intervenir et faire le suivi devient extrêmement difficile », raconte Jacques Landry.

Or, il y a une raison clairement financière pour privilégier le diagnostic, car le ministère de l’Éducation alloue des budgets pour le soutien d’élèves qui ont certains besoins et auxquels on attribue une « cote administrative », explique M. Landry : « On exige encore qu’on attribue une cote administrative pour tous les élèves pour lesquels il y a des sous qui vont arriver. C’est très vrai pour les orthophonistes, c’est très vrai pour des psychologues par exemple ». Il précise toutefois que ce n’est pas le cas en orthopédagogie et en psychoéducation « parce que ce sont plus souvent des élèves à risque et pour les élèves à risque, le financement est global plutôt qu’individuel ».

Le président de l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec, Paul-André Gallant, confirme qu’« au niveau scolaire, il y a beaucoup de diagnostics, mais pas tant du diagnostic orthophonique clinique que du diagnostic administratif parce qu’au scolaire, pour avoir l’argent pour obtenir les services, il faut que l’enfant obtienne des cotes administratives. Oui c’est vrai que les orthophonistes passent beaucoup de temps à faire des cotes administratives pour obtenir de l’argent pour des services plutôt que de traiter », soupire-t-il.

Orthophonie : rien après la 3e année

Le cas des orthophonistes est d’ailleurs flagrant. Selon l’Ordre, le ratio au Québec n’est que de 30 orthophonistes par tranche de 100 000 habitants, comparativement à 51 pour 100 000 aux États-Unis. Et plusieurs des orthophonistes qui œuvrent en milieu scolaire œuvrent aussi dans le secteur de la santé ou en pratique privée ou les deux et ne sont à l’école qu’à temps partiel.

« À peu près 80 % des troubles d’apprentissage sont d’origine langagière », explique Paul-André Gallant. « Ça veut dire que c’est un trouble de langage, un retard de langage ou un problème de langage qui va provoquer, causer le trouble d’apprentissage. » Mais on a pris la décision d’affecter les ressources aux plus jeunes : les écoles n’offrent pas ou très peu de services d’orthophonie à partir de la troisième année du primaire.

« S’il n’y a pratiquement aucun service au Québec en orthophonie à partir de la troisième année, est-ce que ça veut dire qu’il n’y a pas de besoins ? Pas du tout, au contraire. Le langage se développe jusqu’à 20 ans et les exigences scolaires augmentent sans cesse », déplore M. Gallant.

Dans ce cas, à qui s’adresseront les parents, après la troisième année ? Certes, il y a des orthophonistes dans le réseau de la santé, mais c’est une porte tournante, avertit Jacques Landry : « Il n’y en a pas beaucoup dans le réseau [de la santé] et, pour les enfants qui vont à l’école, ils les retournent vers l’école ». Et puisque le service n’est pas disponible à l’école, il ne reste que le secteur privé.

« Ce n’est pas tout le monde qui a les moyens non plus. Quand t’es en milieu défavorisé, les gens qui ont besoin de services n’auront pas les moyens d’aller au privé et ça ne fait qu’accentuer les écarts dans la population », fait valoir M. Landry.

« Les orthophonistes, c’est un enjeu en soi, ajoute-t-il. Un enfant qui est dyslexique va avoir de l’aide en maternelle, en première année et après, il n’y a plus personne pour répondre dans la majorité des écoles. Au-delà de la 3e année, il n’y en a pas, mais l’enfant a encore des difficultés. Il a encore besoin d’aide. »

Peu d’intérêt pour les psychologues

Du côté des psychologues, comment se fait-il que l’on n’arrive pas à pourvoir des postes alors que le Québec en compte pas moins de 8700 ? « On ne manque pas de psychologues dans la province, en effet, mais les conditions d’attraction ne sont vraiment pas intéressantes dans le scolaire », admet d’emblée Charles Roy, président de l’Association des psychologues du Québec.

« C’est pénible travailler au scolaire. Les psychologues travaillent pour plusieurs écoles et comme ils sont en pénurie — il n’y en a jamais eu en nombre suffisant — la charge de travail est énorme. Les psychologues n’ont pas le temps de faire le travail d’évaluation, le travail d’accompagnement des enseignants, de soutien parce qu’ils sont coincés à ne faire que des évaluations par manque de personnel », poursuit-il.

« On a de la difficulté à en trouver parce que les conditions se sont tellement détériorées. Quand la tâche est rendue mission impossible, ce n’est pas très attrayant », insiste Charles Roy, ajoutant que la situation est encore pire dans les régions où les psychologues sont beaucoup moins nombreux qu’en centres urbains.

L’ergothérapie, un luxe ?

L’apport des ergothérapeutes est crucial pour traiter les retards de motricité fine, qui nuisent à l’apprentissage de l’écriture, notamment, et n’interviennent généralement qu’au niveau préscolaire et primaire. Or, il n’y a que 35 équivalents temps plein pour desservir les 1798 écoles qui offrent le niveau primaire et qui sont dans le giron de la FPPE.

« Au tableau de l’Ordre, on note une augmentation de 10,6 % du nombre d’ergothérapeutes qui exercent en milieu scolaire entre le 31 mars 2018 et le 31 mars 2019 », indique Philippe Boudreau, directeur général de l’Ordre des ergothérapeutes.

Ramenée en chiffres absolus, cette augmentation apparemment significative n’est toutefois que de 18 individus, puisque le nombre est passé de 170 à 188, « mais il faut faire attention avec ce chiffre, avertit-il : on parle d’ergothérapeutes qui exercent en milieu scolaire, mais pas exclusivement dans le milieu scolaire. Il y a des privés qui offrent des contrats, par exemple. »

« Il y a des besoins immenses en ergothérapie et il n’y a pas de services », renchérit Jacques Landry. Le ratio d’un ergothérapeute pour 51 écoles lui donne raison.

Le détournement des orthopédagogues

Les orthopédagogues représentent un cas assez particulier. Certes, ils sont nombreux, mais difficiles à compter dans les faits puisqu’ils ne sont pas représentés par un ordre professionnel, mais bien par une association et que la formation a changé de nom. Cette formation est la même que celle d’un enseignant à laquelle s’ajoute une spécialisation en adaptation scolaire.

Le fait d’avoir en grande partie ramené tous les étudiants en classe ordinaire et d’avoir changé la formation en orthopédagogie pour une formation en enseignement en adaptation scolaire a créé « un problème entre le titre et la fonction », déplore le directeur général de l’Association des orthopédagogues du Québec (ADOQ), Mathieu Labine-Daigneault.

« Dans les milieux, il va s’appeler orthopédagogue, enseignant-ressource, enseignant orthopédagogue, orthopédagogue professionnel, il y a plein de titres qui leur sont donnés et le travail va varier aussi, mais ces gens ont tous la même formation », énumère-t-il ajoutant que, parfois, « les gens ne savent même pas qu’ils sont orthopédagogue et disent : non, moi je suis enseignant en adaptation scolaire, j’enseigne dans une classe où il y a surtout des élèves qui sont dyslexiques, dysorthographiques, dans une classe où les jeunes ont surtout des difficultés langagières. Ces gens-là sont bel et bien orthopédagogues. »

L’ADOQ réclame depuis deux ans le statut d’ordre professionnel, afin de faire le ménage, car dans les faits, plusieurs écoles profitent du fait que les orthopédagogues, à la base, ont la même formation qu’un enseignant, dont les écoles ont désespérément besoin.

« On voit fréquemment des écoles les utiliser comme enseignants. On n’arrive pas à combler un poste en début d’année dans une école ? Comme l’orthopédagogue n’a pas d’élèves attitrés, la solution facile c’est de lui demander d’aller remplacer en classe pendant quelque temps. C’est relativement fréquent. Puis ce temps s’éternise… et dans une période de pénurie de main-d’œuvre, on peut présumer que c’est de plus en plus fréquent », estime M. Labine-Daigneault.

Même du côté syndical, on n’arrive pas à garder le compte, note le président de la FPPE : « Souvent le problème c’est qu’il y en a une grande partie qui sont dans le syndicat des enseignants ».

Plein emploi chez les psychoéducateurs

Lui-même psychoéducateur, le président de la FPPE souligne que les difficultés à l’embauche sont devenues incontournables : « Ç’a été le corps d’emploi le plus sollicité au cours des dernières années et là, on arrive au bout de la banque de personnes qualifiées. Plusieurs commissions scolaires commencent à avoir de la difficulté à recruter parce que la demande a été très forte dans ce domaine au cours des dernières années. »

Le président de l’Ordre des psychoéducateurs et psychoéducatrices du Québec, Denis Leclerc, souligne qu’environ la moitié de ses quelque 5000 membres œuvrent dans le réseau de la santé et des services sociaux (Direction de la protection de la jeunesse, centres jeunesse, centres de réadaptation en déficience intellectuelle, CLSC, CSSS etc.) et que le milieu de l’éducation en embauche un peu plus du tiers, soit environ 1800.

« Les décideurs dans le monde scolaire nous disent qu’ils ont de la difficulté à recruter, qu’ils ont des places et qu’ils arrivent difficilement à recruter davantage de psychoéducateurs et, de façon plus générale, de professionnels. La difficulté de recruter s’explique probablement, d’après notre lecture, par la présence de beaucoup d’alternatives et le besoin de personnel dans chacune d’entre elles. Les jeunes professionnels vont choisir selon les opportunités ou les intérêts personnels ; ils ont des options. »

Cependant, parmi ces options, le milieu scolaire n’est pas toujours perçu comme l’idéal, constate M. Leclerc : « Le soutien clinique est parfois difficile en milieu scolaire et, en plus, il y a là un autre défi : l’isolement dans son domaine. Travailler en centre jeunesse, c’est œuvrer dans une équipe très large avec des psychoéducateurs, des éducateurs spécialisés, tous sur la même mission. En scolaire, on est souvent le seul psychoéducateur dans l’école ».

(1) Ces données tiennent compte du fait que les commissions scolaires couvertes par le syndicat comptent en tout 1599 écoles primaires, 354 écoles secondaires et 199 écoles où les niveaux primaire et secondaire sont offerts et aussi du fait que les orthophonistes et ergothérapeutes n’œuvrent qu’au niveau primaire, à quelques rares exceptions près.