«Oui, je porte le niqab. J'ai choisi de porter le niqab il y a quatre ans, et j'ai pris cette décision seule». C'est ainsi que s'exprime la propriétaire de la garderie de Verdun, qui porte le voile intégral, comme ses deux éducatrices, dans une lettre qu'elle a fait parvenir en exclusivité à La Presse.

Mis à jour le 21 nov. 2013
Katia Gagnon LA PRESSE

«Vous n'avez pas à être d'accord avec moi, en fait, même mes parents désapprouvent mon choix, écrit-elle. Je demande seulement un peu de tolérance face à mes choix et du respect, en tant qu'être humain.»La femme, qui choisit de taire son nom, craint les conséquences de la controverse créée par la photo des deux éducatrices voilées intégralement qui a été publiée sur Facebook par un internaute dans la journée de vendredi.

«J'ai peur que la petite communauté que nous avons créée dans notre garderie soit déchirée à cause d'une photo devenue virale. Nous choisissons de porter le niqab et les parents choisissent de nous laisser leurs enfants. Avec les enfants, nous nous dévoilons et ils n'ont pas de problème à ce que nous le revêtions pour sortir à l'extérieur. M. Drainville, vous n'avez pas à nous confier vos enfants, mais si les autres parents veulent le faire, c'est leur choix.»

La femme plaide qu'elle et ses éducatrices s'occupent très bien des enfants. «Nous rions avec eux, nous les consolons quand ils pleurent. Nous avons travaillé très fort pour créer un environnement de tolérance, d'amour et de soin avec les parents de nos enfants. Nous voulons le meilleur pour eux.»

Elle indique qu'on la questionne souvent sur le port du voile intégral. «En discutant, on élimine la peur. Même si vous n'êtes pas d'accord avec nos décisions, sommes tous des humains.» Elle conclut en priant les passants «de ne pas nous cracher dessus ou de nous insulter devant les enfants, comme vous l'avez fait par le passé».

La photographe s'excuse

Plus tôt en journée, la femme qui a pris la photo de deux éducatrices en niqab à Verdun s'est excusée, par le biais de lettre envoyée à La Presse, auprès des deux femmes, du préjudice qu'elle a pu leur causer en publiant le cliché sur Facebook.

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«Si j'avais pu imaginer que cette photo puisse devenir virale, j'aurais brouillé les visages des enfants. En aucun cas, je n'ai voulu vous causer préjudice. Veuillez m'excuser si c'est le cas», écrit Élisabeth, qui veut taire son nom de famille.

«En aucun cas, je n'ai voulu remettre en question vos compétences et votre jugement», poursuit-elle.

De passage à Verdun, vendredi dernier, Élisabeth a croqué la photo des éducatrices et des six enfants qui traversaient la rue. Son conjoint a publié la photo sur Facebook. Le cliché a été partagé 9000 fois en 48 heures. Certains commentaires publiés sur Facebook étaient très agressifs. D'autres se portaient plutôt à la défense des éducatrices et des choix des parents.

La photo a choqué beaucoup de partisans de la laïcité et de gens soucieux de l'égalité homme-femmes, fait valoir Élisabeth. «Mon intention était de mettre en image la soumission des femmes qui se croient obligées d'obtempérer au désir, consigne ou pression sociale de leur proches, dit-elle. Vous me direz que de votre part c'est un choix personnel, mais je doute que ce soit celui de la plupart des femmes voilées.»

Les parents défendent la garderie

Les parents dont les enfants fréquentent la garderie de Verdun ont par ailleurs défendu leur service ce garde dans une longue missive envoyée à La Presse.

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«Dès le premier appel, une fois notre tonne de questions assez cartésiennes répondues, la propriétaires de la garderie nous annonce d'emblée qu'elle porte le niqab. Qu'elle comprendrait si cela nous amenait à rejeter sur le champ sa garderie», écrivent les parents, dont la plupart portent des noms à consonance francophone ou anglophone.

«Surgissent alors une tonne d'autres questions. (...) Et une voix qui résonne au fin fond de notre être : jamais au grand jamais, nos enfants ne fréquenteront une telle garderie.»

Les parents racontent ensuite qu'ils sont tout de même allés visiter le service de garde de Verdun. «Nous avons pu poser toutes les questions, y compris les plus embarrassantes. Nous avons eu accès à la philosophie de la garderie, à leur vision de l'éducation des enfants, à leur douceur, leur gentillesse. Les mamans et les enfants ont eu droit aux visages des éducatrices. Les papas ont dû faire un effort supplémentaire pour passer outre cette barrière physique. Mais la confiance s'est installée. Et tout cela a soufflé doucement sur nos appréhensions, nos peurs, nos doutes.»

Les parents craignent pour leurs enfants

Les parents indiquent d'emblée qu'ils ont été effrayés par la nature de certains commentaires sur les réseaux sociaux. «Deux balles : profitons-en c'est la saison de la chasse», aurait notamment écrit un internaute en commentant la photo des deux éducatrices et de six enfants de la garderie.

«Notre peur n'origine pas du milieu de garde que fréquente nos enfants. Sa source est extérieure, dans notre quartier, et cible nos enfants. Elle origine de scènes horribles où des personnes jettent leur tasse au visage des éducatrices; les insultent dans le parc en présence de nos enfants, écrivent-ils. Notre coeur nous dit que nos enfants sont en danger.»

Inspection du ministère de la Famille

En milieu de matinée, la garderie de Verdun a fait l'objet d'une inspection du ministère de la Famille. La Presse était sur place au moment du passage des deux inspecteurs.

«Ils voulaient s'assurer du nombre d'enfants sur place», a indiqué le mari de la propriétaire de la garderie, qui préfère ne pas s'identifier. Il plaide que la garderie entre totalement dans les limites de la légalité, puisqu'elle accueille douze enfants répartis dans deux logements distincts.

«On a eu des informations nous disant d'aller faire l'inspection. Pas par rapport au niqab, pas par rapport à comment elles sont vêtues. Par rapport à si elles sont légales, si elles ont six enfants et moins », a précisé la ministre de la Famille, Nicole Léger.