L'agent Francis Simard frémit encore quand il raconte son entrée dans le Centre islamique de Québec, le soir du carnage. « Je me suis retrouvé devant la porte d'une toilette. Je me suis dit : "Le suspect est peut-être là ?" J'avais l'arme sortie, j'ai approché le doigt de la détente, j'ai défoncé la porte et je me suis dit : "C'est lui ou c'est moi." »

Publié le 16 nov. 2018
Vincent Larouche LA PRESSE

L'agent Simard et son sergent Jonathan Filteau ont été honorés par leurs pairs, hier, à l'occasion du Gala des prix policiers du Québec. Plusieurs dignitaires, dont la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, étaient sur place pour les applaudir et leur serrer la pince.

« On est contents d'être honorés, mais on pense à nos collègues qui souffrent encore à cause de ça », s'empresse de préciser Francis Simard. Parce que plusieurs sont encore hantés par la scène d'horreur qu'ils ont découverte ce soir-là.

LE CHAOS

Les appels ont commencé à entrer à la centrale 9-1-1 peu avant 20 h, le 29 janvier 2017. Alexandre Bissonnette, un étudiant québécois converti aux idées d'extrême droite, venait de faire irruption dans la mosquée, tuant six fidèles et en blessant plusieurs autres. Les policiers qui répondent à l'appel ignorent ce qui s'est passé, mais comprennent vite qu'il s'agit d'une vraie attaque, avec de vraies balles et de vraies victimes.

« C'était le chaos. Il y avait des victimes partout, ça criait, il y avait de la poudre dans l'air, la poussière de gypse à cause des trous dans les murs... Dans ma tête, j'étais convaincu que ça tirait encore en dedans, tellement ça hurlait », se souvient le sergent Filteau, l'un des deux policiers arrivés sur place.

Il faudra deux minutes avant que d'autres confrères les rejoignent.

« Deux minutes, c'est quand même long dans un événement comme ça. Chaque 15 secondes, c'est comme une vie. »

- Le sergent Jonathan Filteau

Pas le temps d'attendre l'arrivée d'autres renforts ou du SWAT avec son équipement lourd. Jonathan Filteau rallie les troupes présentes pour sécuriser l'édifice. Rien n'indique que le ou les tireurs ont quitté l'endroit.

« Au début, j'ai fait le call : "Hey ! On rentre, ça prend du monde !" Je n'ai pas eu besoin d'en dire plus. Les gars et les filles ont fait une super job », se souvient-il.

Francis Simard était l'un des premiers à se joindre à son sergent. « J'avais des frissons sur les bras, il fallait rentrer », dit-il.

DEUX GARROTS IMPROVISÉS

Il fallait inspecter chaque pièce de l'édifice de trois étages, défoncer chaque porte, s'assurer que la menace était écartée, alors que des dizaines de personnes, blessées ou simplement terrorisées, criaient à tue-tête.

« Tu défonces, tu tombes sur du monde. Il faut les faire coucher par terre, parce que l'un d'eux pourrait potentiellement être le tireur, mais il faut aussi être empathique avec ces gens qui vivent la pire journée de leur vie », souligne Jonathan Filteau.

Francis Simard suit des traces de sang jusqu'au sous-sol. Il découvre un homme, la jambe transpercée d'une balle, qui s'est réfugié dans la conciergerie. « J'arrive, et il est dans son sang, il est blanc, il a froid », raconte-t-il.

Le policier veut aider le blessé, mais il faut aussi de toute urgence inspecter les environs pour s'assurer que le carnage ne reprendra pas.

« J'ai ramassé une sangle de déménageur à terre et je lui ai fait un premier garrot. Ensuite, je suis retourné avec les autres pour vérifier les pièces. »

- L'agent Francis Simard

C'est là qu'il se retrouve devant une toilette où il craint de trouver le suspect caché. Il défonce la porte et pointe son arme, mais ne trouve rien. Il peut donc retourner au chevet du blessé, qui saigne toujours à un rythme alarmant.

L'agent Simard sort alors un couteau, tranche le câble électrique de la fontaine et l'utilise pour bricoler précipitamment un deuxième garrot. Le saignement est contrôlé temporairement, et trois policiers peuvent porter le blessé dans leurs bras jusqu'à l'extérieur, où il sera pris en charge par les ambulanciers. « Et pendant ce temps-là, on pensait toujours que le tireur pourrait être encore là ou qu'il pourrait revenir », raconte-t-il.

Les policiers l'ignoraient, mais Alexandre Bissonnette avait déjà quitté les lieux. Il a été arrêté peu après au volant de son véhicule.

LES ENFANTS PROTÉGÉS

De son côté, à l'intérieur du centre islamique, le sergent Filteau assiste à une scène qu'il n'oubliera jamais.

« On est entrés dans la salle de prière et on a enjambé des gens couchés à terre les bras en croix. Quand ils ont pu se relever, j'ai vu plein de petites têtes apparaître. Des enfants », se souvient-il, ému.

« Les gens de la communauté s'étaient couchés par-dessus eux et ils avaient fait un bouclier humain. C'est pour ça qu'on ne les avait pas vus en entrant. C'était quelque chose ! », conclut-il.