Alors que l’arbitrage entre Verushka Lieutenant-Duval et l’Université d’Ottawa est en cours, on comprend maintenant qu’on ne devrait pas l’appeler l’affaire Lieutenant-Duval, mais bien l’affaire Jacques Frémont.

Publié le 12 septembre

La professeure Verushka Lieutenant-Duval a fait tout ce qu’il fallait faire : prudence, traumavertissement (deux fois), nuance, délicatesse, pédagogie, grille d’analyse bien maîtrisée. On peut dire qu’elle jouait selon les règles du campus. Pourtant, elle a vécu l’enfer pour avoir prononcé un mot, une fois. Pourquoi ?

Parce que l’Université d’Ottawa, elle, a paniqué. Alors que la professeure voulait faire progresser la réflexion de ses étudiants sur des sujets délicats qui faisaient partie de son plan de cours, l’Université d’Ottawa et son recteur, Jacques Frémont, ont décidé de protéger leur image, de se positionner idéologiquement au mépris des faits et de certains principes fondamentaux.

S’il y a un seul livre que vous devez lire pour mieux comprendre la lâcheté dont peut faire preuve une organisation prise dans la tourmente, c’est Libertés malmenées.

Écrit par un collectif de professeurs de l’Université d’Ottawa qui avaient appuyé la professeure Lieutenant-Duval à leurs risques et périls, le livre décrit et analyse de l’intérieur ce spectaculaire dérapage.

Le livre n’a pas été écrit par des idéologues, mais par des professeurs rigoureux, dépassés par la violence de ce qu’ils ont vécu. Le livre veut faire œuvre utile. Il a été écrit d’abord dans l’espoir de faire comprendre ce qui menace la mission même de nos universités : faire avancer la connaissance et, plus largement, ce qui menace notre capacité de régler nos différends.

PHOTO SIMON SÉGUIN-BERTRAND, ARCHIVES LE DROIT

Verushka Lieutenant-Duval

Il contient un entretien avec la principale intéressée, une section comprenant des témoignages assez factuels de professeurs qui ont aussi vécu directement les évènements, une autre sur des analyses des causes du dérapage et une dernière section sur des propositions pour l’avenir. Bref, un livre écrit par des chercheurs, par des pédagogues, par des gens qui veulent faire avancer leur société par la force de leur contribution intellectuelle.

Je vous donne un exemple d’apprentissage intéressant. Les chercheurs insistent sur la différence entre la mention d’un mot et son usage. On peut mentionner un mot, comme l’a fait Mme Lieutenant-Duval. Elle tentait d’illustrer que le sens d’un mot très chargé peut se transformer avec le temps. Le mot « queer », par exemple, était une insulte qui est devenue aujourd’hui un marqueur identitaire (on appelle ce changement la resignification subversive).

Mentionner un mot injurieux pour l’expliquer n’est pas équivalent à utiliser le mot, ce n’est donc pas insulter. Mme Lieutenant-Duval a mentionné un mot et son monde s’est écroulé. Il y avait là une belle occasion pédagogique pour l’Université. Elle ne l’a pas saisie.

Le livre contient une forte démonstration que l’Université d’Ottawa, son recteur au premier chef, a cédé à la panique. Dehors l’État de droit, dehors l’équité procédurale, pas de vérification des faits, pas d’enquête, mais plutôt des sanctions immédiates : suspension, condamnation publique par le recteur. C’est assez terrifiant.

Je dirais que c’est plus terrifiant encore que l’attitude des étudiants. Le militantisme radical a toujours fait partie des universités, en général pour notre plus grand bien, l’ordre établi devant toujours être remis en question. Mais quand l’État de droit laisse place à l’arbitraire, tout devient dangereux.

Si lire Libertés malmenées ne vous intéresse pas, allez voir le film La révision, de Catherine Therrien. L’attitude de l’Université d’Ottawa ressemble beaucoup à celle des dirigeants du cégep fictif qu’on y retrouve : totale absence de courage, aucune volonté d’aller au fond des choses, priorité à l’image.

L’affaire est intéressante parce que pareil dérapage peut arriver partout et pas seulement à la suite de l’utilisation d’un mot, mais, par exemple, d’un comportement ou d’un geste mal interprété.

Si les Romains, il y a 2000 ans, appliquaient déjà le principe audi alteram partem, entendre l’autre partie avant de la condamner, nous devrions être capables de le faire en toutes circonstances. L’État de droit doit toujours primer les jugements moraux non informés et immédiats d’un dirigeant comme le recteur Frémont. À la demande de l’Université, l’ancien juge Bastarache a déposé, il y a maintenant huit mois, un rapport qui propose de nouveaux processus. Ceux-ci n’ont pas encore été mis en place.

On a, à tort, appelé cette affaire l’affaire Lieutenant-Duval. C’est plutôt l’affaire Jacques Frémont. C’est lui qui n’a pas fait son travail de gestionnaire, s’assurer qu’on respecte les principes de justice naturelle, ni même son travail de dirigeant universitaire, voir à ce que l’Université, « principal dépositaire du savoir », puisse remplir librement sa mission de « conservation, de critique, de développement et de transmission du savoir et de la culture »1.

1. Cette définition est tirée du rapport du scientifique en chef du Québec, L’université québécoise du futur, 2021.