Préférez-vous le tact ou l’honnêteté ?

Publié le 18 août

Habituellement, je répondrais b). C’est pourquoi Pierre Fitzgibbon est une curiosité attachante en politique québécoise. Il n’a pas la langue de bois et il donne l’heure juste. Le plus souvent, du moins.

« Personne ne va mourir » si la Fonderie Horne et d’autres pollueurs rejettent de l’arsenic et d’autres contaminants au-delà des seuils recommandés par les médecins, a-t-il déclaré mercredi.

Tant qu’à manquer de délicatesse, il aurait été plus juste d’affirmer plutôt : vous allez mourir de toute façon.

Il est difficile d’établir un lien causal entre la Fonderie Horne et un décès. On ne peut pas affirmer hors de tout doute qu’une personne va mourir à cause des émanations actuelles. Mais on ne peut pas l’exclure non plus.

Selon Santé Canada, même si la qualité de l’air s’améliore, plus de 4000 Québécois meurent de façon prématurée chaque année à cause de la pollution atmosphérique.

De façon générale, les déchets de grands émetteurs peuvent favoriser le développement de maladies et mener à la mort.

« Par exemple, les maladies chroniques ont des causes multiples. Elles peuvent provenir de prédispositions génétiques, du mode de vie et de la pollution. Chacun peut constituer un facteur de risque », m’explique la généticienne Marie-Julie Favé.

Selon une récente étude qu’elle a cosignée⁠1, l’air vicié est associé à un risque accru de maladie cardiorespiratoire et à une dérégulation de l’ARN de certains gènes.

Dans le cas particulier de la Fonderie Horne, le taux d’arsenic est une information incomplète pour évaluer le risque. Il faut aussi connaître la distance à laquelle une personne se trouve et la durée de son exposition.

Les caquistes se défendent en rappelant que les libéraux étaient plus insouciants. Là-dessus, ils ont raison.

En 2004, un comité de Québec recommandait un seuil de 10 nanogrammes d’arsenic par mètre cube (ng/m³). Les libéraux ont plutôt permis des émanations de 200 ng/m³.

La Santé publique propose maintenant d’abaisser cette limite à 15 ng/m³ d’ici cinq ans. Le gouvernement Legault s’engage à le faire. Reste que le Québec aura attendu un quart de siècle avant d’exiger d’une multinationale milliardaire qu’elle respecte les normes initialement recommandées par les experts.

C’est de cela que les caquistes semblent presque fiers aujourd’hui. Comme si, en environnement, leur slogan était : « La CAQ : moins poche que les rouges ».

Les énoncés scientifiquement approximatifs ne sont pas le seul problème des caquistes. Il y a aussi l’opacité.

Pas moins de 89 entreprises sont autorisées par le ministère de l’Environnement à déroger à ses propres normes sur la qualité de l’air. Rien de neuf ici. Des collègues l’ont déjà écrit dans les derniers mois. On ignore toutefois le type de contaminant, leur concentration dans l’air et les ententes conclues – on l’espère – pour les réduire.

En 2018, la nouvelle Loi sur la qualité de l’environnement exigeait de dévoiler ces données dans un délai de cinq ans. Le mandat caquiste finit et ce n’est pas encore fait. Les réponses sont donc encore éparpillées dans des rapports cachés à la population.

À sa décharge, M. Fitzgibbon pense un peu à la santé publique en se disant que fermer la fonderie poserait problème. En effet, la précarité n’est pas idéale non plus pour la santé mentale.

Il veut verdir les installations des grandes entreprises. Les alumineries figurent parmi celles qui ont reçu une dérogation, mais le ministre de l’Économie espère que la technologie de la coentreprise Elysis permettra de réduire significativement leurs émissions. Même chose pour une usine de boulettage de fer d’ArcelorMittal.

Reste que sa patience est proportionnelle à la valeur des investissements. Dans sa balance, la qualité de l’air ne pèse pas particulièrement lourd…

La déclaration de M. Fitzgibbon montre l’hypocrisie du discours voulant que l’économie et l’environnement puissent marcher ensemble la main dans la main, comme de meilleurs amis. L’économie gagne toujours, ou presque. Surtout quand les dégâts environnementaux se passent dans un quartier pauvre et loin de chez vous.

Glencore, la multinationale derrière la fonderie de Rouyn-Noranda, possède aussi des installations au port de Québec où elle gère du nickel. La norme pour ce contaminant a été assouplie pour l’ensemble du Québec, contre l’avis des directions régionales de santé publique. Les caquistes se font rassurants tout en rappelant que le nickel permettra de développer la filière des véhicules électriques.

Coïncidence, le vent souffle cette poussière vers le quartier populaire de Limoilou – même s’il s’embourgeoise, ce n’est pas encore la haute-ville de Québec où habitent moult ministres et mandarins.

Peut-être que M. Fitzgibbon aurait dû prononcer une autre phrase au sujet de la pollution de l’air : « Je ne connais personne qui a des chances de mourir de cela… »

1. Lisez l’étude cosignée par Marie-Julie Favé et publiée dans Nature Communications en 2018 (en anglais)