Elle s’appelle Nouha. Elle a 22 ans. Elle est d’origine algérienne. Étudiante à HEC Montréal, elle s’est retrouvée bien malgré elle au beau milieu d’une énième controverse sur le port du voile lorsque sa photo est apparue sur la page d’accueil de son université.

Publié le 10 août

J’ai voulu parler à cette étudiante après avoir vu l’ex-chef du Parti québécois Jean-François Lisée dénoncer avec virulence sur Twitter la publication de sa photo par HEC Montréal. Selon lui, en diffusant la photo d’une femme voilée, l’Université « a choisi un signe religieux misogyne (signifiant modestie et soumission de la femme) pour recruter des étudiantes d’Algérie ».

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE HEC MONTRÉAL

Nouha, étudiante, apparaît sur la page d’accueil du site web de HEC Montréal.

Il est loin, le temps où ce même Jean-François Lisée, s’inquiétant d’une gestion populiste du débat sur les accommodements religieux, écrivait : « Le voile ? Franchement, je m’y suis habitué et ce qu’on met sur sa tête ne devrait pas soulever l’ire nationale1. » Désormais, le simple fait que la photo d’une étudiante voilée soit publiée sur le site d’une université lui apparaît comme une hérésie. Il y voit une normalisation du hijab, inacceptable de la part d’un établissement public laïque et pro-égalité des sexes, ainsi qu’un manque de solidarité à l’égard des jeunes Algériennes qui ne veulent pas porter le voile.

Qu’en pense la fille sur la photo ? Elle a beaucoup hésité à m’accorder une entrevue, sachant que ses propos nuancés risquent de lui attirer des critiques de toutes parts. Un stress inutile alors qu’elle veut se concentrer sur ses études.

« Ça ne me tente pas vraiment de dire ce qui va plaire aux gens. Si je parle, c’est pour dire ce que moi, je veux dire. Cela ne va peut-être pas plaire ni à ceux qui me critiquent ni à ceux qui me défendent. »

Ce que dit Nouha, femme de tête qui n’a pas exactement le profil d’une femme soumise, c’est un peu ce que disait la journaliste Kenza Bennis au terme de sa courageuse enquête sur le hijab Les monologues du voile (Robert Laffont, 2017) : « la » femme voilée n’existe pas. Il y a « des » femmes voilées qui vivent des réalités différentes2.

« Évidemment qu’il y a des femmes qui sont obligées de porter le voile, sinon elles risquent leur vie. Je suis contre ça », me dit d’emblée l’étudiante, qui s’est toujours considérée comme une féministe.

« Mais il y a aussi des femmes qui ont choisi de porter le voile comme moi », ajoute-t-elle. Il s’agit d’un choix personnel, par conviction religieuse, que personne ne lui a imposé et qu’elle n’impose à personne.

Dans ma famille, il y a plusieurs femmes qui ne le portent pas. Ma grand-mère ne l’a jamais porté. Ma tante ne le porte pas. Moi, j’ai choisi de le porter…

Nouha, étudiante à HEC Montréal

Un symbole de soumission ? « Non. À aucun moment je ne trouve que c’est un symbole qui diminue la valeur de la femme. Moi, personnellement, je me considère une femme super forte. Dans quelques années, je serai la gestionnaire de toute une équipe. Je ne peux pas me voir comme une personne faible ! »

J’ai fait valoir à Nouha que c’est précisément parce qu’elle traduit la complexité d’une question trop souvent simplifiée et instrumentalisée que c’est intéressant qu’elle prenne la parole, plutôt que de laisser des commentateurs paternalistes parler à sa place.

L’étudiante m’explique qu’elle a accepté que sa photo soit publiée sur le site de HEC Montréal surtout pour dire aux filles qui portent le voile qu’elles n’ont pas à craindre d’y être victimes de discrimination.

C’était quelque chose qu’elle-même craignait avant son arrivée au pays en novembre 2020. En juin 2021, l’attentat au camion-bélier de London, en Ontario, qui a fauché quatre membres d’une même famille musulmane, n’a rien fait pour la rassurer.

« J’avais un peu peur avec tout ça de subir de la discrimination. »

Il y a finalement eu plus de peur que de mal. En faisant ses études à HEC Montréal, elle a découvert un Montréal très inclusif et très respectueux. « À aucun moment je n’ai subi de discrimination ou un manque de respect. »

C’est donc pour rassurer les étudiantes qui pourraient avoir les mêmes craintes qu’elle a accepté (sans rémunération aucune) que sa photo soit publiée sur le site de son université.

La publication n’encourage en aucun cas les filles algériennes à mettre le foulard. Elle ne fait que mettre en valeur une minorité, tout simplement. On leur dit juste qu’il y a une place pour elles.

Nouha, étudiante à HEC Montréal

C’était aussi le but de HEC Montréal : simplement refléter la diversité de sa population étudiante, confirme sa porte-parole, en précisant que la photo de la page d’accueil de son site web, qui change toutes les deux semaines, n’est pas une publicité.

Cela dit, Nouha comprend et respecte ceux qui voient les choses autrement. « Il ne faut pas oublier qu’on est dans un pays qui est très clair sur la laïcité. Je comprends que l’école doive rester vraiment neutre. Mais mon point de vue, c’est qu’il est aussi important de mettre des gens de minorités de l’avant. Parce que ces minorités cherchent un endroit où elles se sentent à l’aise. Quelqu’un à Alger ne sait pas comment ça se passe à Montréal… »

Voir quelqu’un qui lui ressemble, peu importe son origine ou sa religion, permet de se projeter dans une société capable d’être à la fois laïque et inclusive.

Pour reprendre les mots du Jean-François Lisée de 2007, il n’y a franchement pas de quoi soulever l’ire nationale.

1. La citation est tirée de l’essai Nous de Jean-François Lisée (Boréal, 2007).

2. Lisez la chronique « La femme voilée n’existe pas »