Si Justin Trudeau s’intéresse à son avenir, il doit regarder la course à la direction du Parti conservateur les poings serrés.

Publié le 8 août

Le chef libéral a perdu le vote populaire aux dernières élections et son taux de satisfaction baisse. Aucun parti ne peut s’accrocher éternellement au pouvoir, et son gouvernement s’use.

Advenant une improbable élection de Jean Charest à la chefferie conservatrice, le premier ministre pourrait être tenté de préparer sa sortie. Si les bleus doivent reprendre le pouvoir, M. Charest représenterait un moindre mal à ses yeux.

Les indicateurs laissent toutefois entrevoir un autre résultat : une victoire de Pierre Poilievre.

L’arrivée à la tête du Parti conservateur de ce tenant de la droite dure pourrait convaincre M. Trudeau de rester en poste. Il craindrait que son départ sème le désordre et rende son parti vulnérable face à M. Poilievre. Et cette bataille le ragaillardirait. Il jouerait au capitaine Canada qui mène la lutte contre l’américanisation de notre politique.

Reste que ce serait risqué. Car pour le meneur présumé de la course à la direction conservatrice, Trudeau est l’adversaire rêvé.

M. Poilievre mise sur le ressentiment contre les élites. Et comme symbole, difficile de trouver mieux que Justin Trudeau, qui a grandi au 24 Sussex avant de retourner à Ottawa pour y régner comme son père.

Il répéterait qu’il a été élevé en Alberta dans une famille adoptive modeste. Il passerait son temps à dépeindre M. Trudeau en homme déconnecté qui fait la morale sans être capable de distribuer des passeports aux familles avant les vacances.

Ce serait une campagne de symboles et d’injures comme M. Poilievre les aime.

On dépeint parfois Pierre Poilievre comme l’exact contraire de Justin Trudeau. Cette description convient pourtant mieux à Stephen Harper.

M. Harper était introverti, cérébral, expérimenté et adepte des stratégies clivantes. Tandis que M. Trudeau est extraverti, jeune, idéaliste et réputé pour son intelligence émotionnelle.

M. Poilievre est de la même génération que le chef libéral. Il adore les foules et les médias sociaux. C’est un politicien de carrière, élu pour la première fois à 25 ans.

Sa stratégie s’inspire — ne le lui dites pas, ça lui ferait de la peine – de celle de Justin Trudeau en 2015. Lui non plus n’hésite pas à s’éloigner du centre de son parti. Il prend des risques pour se démarquer.

Selon une vision abominablement simpliste, l’électorat pourrait être situé sur un axe gauche-droite. Tracez une ligne sur une feuille : plus un candidat s’éloigne du centre, plus il perdra des partisans, à moins de profiter d’une division du vote.

Dans la vraie vie, toutefois, celle à trois dimensions, c’est plus compliqué…

Les électeurs se positionnent différemment selon les nombreux enjeux, et ils le font avec leurs tripes. Leur vote ne résulte pas d’une analyse dépassionnée de propositions concrètes. En choisissant un candidat, ils expriment qui ils sont et à qui ils s’identifient.

Après les années Harper, Justin Trudeau promettait le retour du Canada bienveillant. Il osait faire des déficits, même en période de croissance économique, pour financer le filet social. Les vieux routiers libéraux s’inquiétaient de cette stratégie, mais elle a fonctionné.

C’est un peu ce que fait à sa façon M. Poilievre, avec des idées conservatrices. À son tour, il veut marquer le contraste face à un gouvernement jugé usé et idéologue. Il propose le retour du prétendu gros bon sens. D’un État qui se contenterait de livrer efficacement les services publics de base et qui, pour le reste, laisserait la population tranquille en s’abstenant de lui faire la morale.

Le parallèle entre M. Poilievre et Donald Trump est tentant. Les deux adorent les insultes qui riment et les raccourcis factuels qui permettent d’arriver plus vite à la colère. Mais il y a une énorme différence : le député ontarien le fait dans une version multiculturaliste.

Le discours populiste et libertarien de M. Poilievre n’a rien de xénophobe. L’économie est son principal champ d’intérêt. Son obsession, même.

Il parle sans relâche d’inflation, d’accès au logement et de coût de la vie. Et depuis quelques mois, c’est aussi la priorité des électeurs.

Le temps viendra d’examiner en détail ses propositions, qui prétendent parfois aider les gens tout en les abandonnant à eux-mêmes. Mais pour l’instant, je note ceci : l’économie n’est pas la passion ni la force du premier ministre.

Les libéraux ont conclu une entente avec les néo-démocrates pour gouverner jusqu’en 2025. Énormément de choses peuvent arriver d’ici là. Et une campagne électorale d’un mois peut aussi receler des surprises.

Tout cela reste donc très hypothétique. Mais quand viendra le temps de décider s’il passe le flambeau, M. Trudeau devra justement se fonder sur des hypothèses.

Pour un amateur de superhéros comme lui, rien n’est plus tentant que d’affronter l’ultime méchant. Sauf que dans la vraie vie, les histoires ne finissent pas toujours bien.