Les sanctions du Canada à l’endroit de Russes ne sont pas faciles à suivre.

Publié le 9 mars

De puissants oligarques sont ciblés, tandis que d’autres, comme Roman Abramovich, sont épargnés. Même s’il figurait pourtant au sommet de la liste noire du dissident Alexeï Navalny.

Est-ce parce que ce milliardaire est impliqué dans la construction d’oléoducs et de gazoducs canadiens ? Difficile à dire. Ottawa est avare de détails.

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L’oligarque russe Roman Abramovich, en mai 2021

Lundi, Justin Trudeau donnait une conférence de presse commune à Londres avec ses homologues du Royaume-Uni et des Pays-Bas. Vers la fin, il a annoncé que 10 nouveaux individus étaient ciblés par le Canada, sans les nommer.

« Est-ce que ça inclut Abramovich ? », a lancé une reporter alors que le premier ministre quittait la salle. Il n’a pas répondu.

Peu après, le fédéral a publié sa mise à jour de la liste. On y apprenait que la réponse était « non ».

J’ai essayé d’obtenir des explications d’Affaires mondiales Canada. On m’a expliqué en termes très généraux que le Canada avait choisi ses cibles « en coordination avec ses alliés » et que « toutes les options de mesures futures demeurent sur la table ». Rien de plus.

À la fin de février, M. Abramovich a confié au Jerusalem Post, par l’entremise d’un porte-parole, qu’il aurait été sollicité par l’Ukraine pour participer aux négociations afin de mettre fin à l’agression russe. Peut-être que cela explique pourquoi le fédéral l’épargne.

Sinon, son rôle dans le pétrole et le gaz pourrait être un autre facteur. M. Abramovich possède 28 % d’Evraz, un fabricant d’acier qui a des installations en Saskatchewan et en Alberta. Cela en fait le principal actionnaire.

Evraz fournit la majorité des tuyaux de l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain, qui a été racheté par le gouvernement libéral en 2018. Ce matériel avait fini d’être livré l’été dernier. La société est aussi le fournisseur du gazoduc Coastal GasLink.

Quatre autres Russes influents siègent au conseil d’administration d’Evraz (Alexander Abramov, Alexander Frolov, Evgeny Shvidler et Maxim Vorobyev). Eux aussi sont épargnés par les sanctions canadiennes.

L’idée de geler les avoirs de proches de Poutine n’est pas nouvelle. Le Canada et ses alliés avaient commencé à le faire avant l’invasion de l’Ukraine.

Des sanctions avaient été imposées à l’hiver 2021 en réaction à l’empoisonnement et à l’emprisonnement d’Alexeï Navalny.

Quelques mois plus tard, le chef de cabinet du dissident, Leonid Volkov, a comparu devant le comité des affaires étrangères de la Chambre des communes⁠1. Il a critiqué la première liste de gens visés. Puisque ces gens possèdent peu d’actifs, l’effet restera symbolique, expliquait-il.

Que faire de plus, alors ?

« La réponse courte est de sanctionner ses amis proches, ses oligarques, ceux qui détiennent ses actifs », a répondu M. Volkov, qui parlait par vidéoconférence depuis la Lituanie, où il est réfugié.

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Leonid Volkov, chef de cabinet d’Alexeï Navalny, opposant notoire au Kremlin, en décembre 2021

Relire son témoignage aide à mieux comprendre la stratégie actuelle. Selon lui, les sanctions traditionnelles, qui visent un secteur économique complet, n’effraient pas le pouvoir russe. Au contraire. « Chaque fois, ils ouvrent beaucoup de champagne au Kremlin ! », imageait M. Volkov. Vladimir Poutine en profiterait pour blâmer l’Occident pour le marasme économique de la Russie. Il renforcerait ainsi son pouvoir.

M. Volkov suggérait plutôt de cibler les alliés de l’autocrate. Cette approche chirurgicale serait plus efficace, « car la propagande ne peut pas les présenter comme étant des sanctions contre l’ensemble de la Russie ».

Ces individus devraient leur richesse au Kremlin. Par exemple, M. Abramovich a pu acquérir la société pétrolière Sibneft pour « des miettes » avant de la revendre au plein prix quelques années plus tard. M. Volkov rapporte que ces oligarques seraient en quelque sorte les associés du président. « Et l’argent est très important pour lui. »

Geler leurs actifs donnerait des munitions pour ensuite négocier avec Vladimir Poutine.

Les conservateurs s’inquiétaient particulièrement de M. Abramovich. Que pensez-vous de lui ? a demandé un de leurs députés.

« Il est le numéro 1 de notre liste, a répondu M. Volkov. […] Il a définitivement le portefeuille le plus épais. »

Il précisait peu après : « [M. Abramovich] prétend être un homme d’affaires, mais il n’est qu’un titulaire nominal des actifs de M. Poutine. »

Un nouveau rapport de Transparency International écorche la complaisance de l’Ouest face à la « kleptocratie russe » ⁠2.

En mai 2021, M. Volkov exhortait le Canada à faire pression sur le Royaume-Uni, où la majorité des actifs des oligarques seraient cachés, selon lui. Mais des experts cités dans les médias anglais avancent qu’une part importante de leur fortune aurait déjà été déplacée ailleurs.

C’est seulement lundi que Westminster a adopté une loi pour geler leurs actifs. Elle prendra six mois avant d’entrer en vigueur. Une clause permet en outre des exemptions au nom de la « sécurité nationale » ou du « bien-être économique ».

Est-ce pour de telles raisons que le Canada épargne M. Abramovich ? Cela mériterait au moins des explications.

M. Volkov mettait en garde contre les concessions. Vladimir Poutine ne comprend que la force, disait-il. « Chaque fois que l’Europe ou les États-Unis essaient de bâtir des ponts, de faire des compromis, de construire un dialogue, il y voit juste un signe de faiblesse. »

Il concluait avec cette mise en garde : « la politique de l’apaisement a échoué, malheureusement ».

1. Lisez le témoignage de Leonid Volkov (en anglais)
2. Lisez le rapport de Transparency International (en anglais)

Précision

La semaine dernière, j’ai parlé du projet de terminal terrestre dans le comté de Guysborough, en Nouvelle-Écosse, pour liquéfier du gaz naturel et l’exporter en Europe. En fait, ce projet de 13 milliards de dollars a été abandonné à cause de problèmes de financement. La société ne demande plus de subvention fédérale. Elle examine maintenant un projet de plus petite taille à partir d’une infrastructure flottante. Il pourrait ainsi entrer plus rapidement en activité. Mes excuses.