Qu’est-ce que l’écrivaine Svetlana Alexievitch pourrait leur faire dire ?

Publié le 6 mars

C’est la question que je me suis posée en voyant les reportages sur des soldats russes déserteurs ou prisonniers qui se désoleraient – selon des sources ukrainiennes – d’avoir été envoyés avec peu de moyens dans ce théâtre aussi violent qu’absurde. Est-ce vrai ? Que croyaient-ils vraiment faire là-bas ? Et que pensent leurs familles ?

Selon le cliché, la vérité est la première victime de la guerre. Alexievitch, écrivaine biélorusse Prix Nobel de littérature de 2015, cherche les vérités. Celles qui, rapiécées ensemble, permettent de reconstruire l’histoire telle que vécue par ceux qui l’ont subie.

Elle prend la route avec son dictaphone et recueille des centaines de témoignages pour écrire des « romans à voix ». Une histoire orale et émotionnelle, en quelque sorte, qui sert de contrepoint à la version officielle des évènements perturbateurs, des personnages puissants et de leurs idéologies.

Alexievitch a publié des livres sur l’invasion de l’Afghanistan, la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, la Seconde Guerre mondiale vue par les femmes et la chute de l’URSS et de son utopie de l’Homo sovieticus.

« J’ai toujours été tourmentée par le fait que la vérité ne tient pas dans un seul cœur, dans un seul esprit. Qu’elle est en quelque sorte morcelée, multiple, diverse, et éparpillée de par le monde. […] Je recueille les sentiments, les pensées, les mots de tous les jours. Je recueille la vie de mon époque », expliquait-elle en recevant le prix Nobel 1.

Je reviens aux soldats russes au front.

Sont-ce des professionnels endurcis dans les conflits en Syrie et dans le Donbass ? Des jeunes d’à peine 20 ans qui croyaient naïvement être reçus en libérateurs, comme le prétend la propagande russe ? Que confieraient-ils à son enregistreuse ?

L’invasion russe laisse perplexe. On lit les experts, on essaie de comprendre ce qui semble criminel et aussi, du point de vue occidental, irrationnel. Avec cette chronique, je veux ajouter une petite pièce au puzzle : celle de la grande écrivaine biélorusse qui vit aujourd’hui en exil à Berlin.

Née en 1948 d’un père biélorusse et d’une mère ukrainienne, elle grandit dans l’ouest de l’Ukraine. À sa mort, le patriarche se fait enterrer dans son cercueil avec sa carte du parti. Dans La fin de l’homme rouge, Alexievitch sonde ce qu’il reste de cette époque.

Comme le lui confie une femme dans sa cuisine : « Aujourd’hui, on vit mieux, mais la vie est plus écœurante. »

« Tout a perdu sa valeur », se plaint une autre personne en déplorant que le McDo soit devenu plus populaire que le théâtre.

Vers la fin des années 1990, le capitalisme de l’après-URSS, qui ressemblait plus à du banditisme organisé, ne trouvait pas beaucoup d’enthousiastes. Ces témoins éprouvent la nostalgie pour une époque où les gens vivaient pour une cause qui les dépassait.

Mais Alexievitch ne romantise pas les horreurs du communisme. Elle parle à une Ukrainienne qui a vécu la famine imposée par Staline. La paysanne lui raconte qu’on creusait dans le sol à la recherche de vers de terre pour manger.

Au fond, ce qui a causé la chute du régime, ce ne sont pas les révélations sur le Goulag, lui raconte un autre interviewé. Ce serait plutôt la pénurie de papier-toilette. Et d’oranges, de jeans et de tout ce qui allège un peu le poids du quotidien.

Même si les nouvelles sanctions économiques ne plongeront pas la Russie dans la même indigence, la vie deviendra un peu plus difficile, une fois de plus.

La souffrance est d’ailleurs un thème récurrent chez les gens qu’elle rencontre. Une femme lui dit même ceci : « C’est notre voie vers la connaissance. »

À lire Alexievitch, on dirait que l’histoire avance en faisant des boucles.

Son livre sur Tchernobyl montre le cauchemar ravivé par l’attaque contre la centrale nucléaire de Zaporijjia. Elle parle des abeilles qui avaient soudainement disparu en 1986, du gazon sur lequel on ne devait plus s’asseoir et des pigeons qui s’écrasaient sur le pare-brise des taxis restés en ville.

Son écriture regorge d’images. En Afghanistan, dans les années 1980, elle rapporte que les soldats morts brillaient au soleil sous leur cercueil de zinc, en attendant de repartir dans un avion baptisé « tulipe noire ».

Sur le terrain, elle avait trouvé de jeunes Russes qui venaient souvent de familles éduquées. Ils croyaient être bien accueillis. Le choc est brutal. « Tu crois qu’à la guerre, les gens meurent comme dans les livres ou au cinéma ? Dans les films et les livres, la mort, c’est beau, mais moi, hier, j’ai vu un ami mourir d’une balle dans la tête. Il a couru une dizaine de mètres en retenant son cerveau avec ses mains… », lui lance un soldat.

L’écrivaine a d’ailleurs été menacée de prison pour avoir nui à leur image. Son livre sur l’Afghanistan ne fabrique en effet aucun héros.

Aux yeux des experts, ce conflit aurait précipité la chute de l’URSS. Sous la plume d’Alexievitch, il rappelle surtout la stupidité absolue de la guerre.

Aujourd’hui, il reste toutefois moins de mensonges pour justifier ces sacrifices. Les soldats ne défendent plus l’utopie socialiste. Ils sont au service de l’orgueil blessé de Poutine, pour qui la guerre froide n’a jamais pris fin et qui fantasme à la Russie impériale.

S’il y a une constante entre l’œuvre d’Alexievitch et le conflit actuel, c’est que l’individu compte encore pour très peu.

« J’ai vécu dans un pays où, dès l’enfance, on nous apprenait à mourir […]. On nous disait que l’homme existe pour se dévouer, pour brûler vif, pour se sacrifier. On nous apprenait à aimer les hommes armés de fusils », a-t-elle confié il y a quelques mois à Der Spiegel⁠2.

Elle écrit que l’« homme rouge » n’a pas tout à fait disparu. Comme elle le résume à travers un autre témoignage : notre peuple a appris à mourir pour la liberté, mais on ne lui a pas appris à être libre.

Quand elle a reçu le prix Nobel en décembre 2015, Poutine avait déjà lancé une première offensive au Donbass. Elle entrevoyait déjà le pire.

« Que devons-nous être : un pays fort, ou bien un pays digne où il fait bon vivre ? Nous avons choisi la première option : un pays fort. Nous voilà revenus au temps de la force. Les Russes font la guerre aux Ukrainiens. À leurs frères. »

1. Lisez le discours de Svetlana Alexievitch lors de sa réception du prix Nobel
2. Lisez l’entretien du Der Spiegel avec Svetlana Alexievitch et Herta Müller (en anglais)