Un Trudeau au pouvoir. Un mouvement social qui suscite l’inquiétude. Une loi d’exception pour s’y attaquer. L’histoire se répète ? Pas vraiment.

Publié le 15 février

Il y a beaucoup plus de différences que de similitudes entre la crise d’Octobre et le siège à Ottawa.

C’est la première fois que la Loi sur les mesures d’urgence sera utilisée depuis son adoption en 1988. L’ancienne version, la Loi sur les mesures de guerre, avait été invoquée pour la dernière fois en octobre 1970.

Après l’odieux emprisonnement d’intellectuels, Pierre Elliott Trudeau avait promis de modifier la loi. Il n’a pas tenu parole.

C’est le gouvernement Mulroney qui en a restreint la portée. Désormais, les décrets et règlements adoptés en vertu de cette loi doivent être examinés au préalable par le Parlement. Ils doivent aussi respecter les chartes des droits. Enfin, une procédure d’indemnisation est prévue pour les possibles plaintes.

Les arrestations et détentions arbitraires ne sont plus permises.

Alors, à quoi ça sert ? Notamment à autoriser la GRC à coordonner les interventions policières, à limiter les rassemblements et à bloquer le financement de l’occupation de la capitale.

Pour les deux premiers moyens, le recours à cette loi est un aveu d’échec. Pour le troisième, c’est une mesure audacieuse.

Ce qui devrait choquer n’est pas que Justin Trudeau invoque la Loi sur les mesures d’urgence. C’est plutôt que cette mesure soit requise après 17 journées de siège dans la capitale. Pour cela, la responsabilité est partagée entre Queen’s Park, la Ville d’Ottawa et le fédéral.

PHOTO BLAIR GABLE, REUTERS

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Le 6 février, la Ville d’Ottawa a déclaré l’état d’urgence. L’impact ? À peu près nul.

Le 11 février, ce fut au tour de l’Ontario. Le blocage de la frontière entre Windsor et Detroit a été démantelé. Mais à Ottawa, le siège se poursuit.

Le Code criminel, le Code de la route et d’autres lois fournissaient déjà une multitude d’outils pour empêcher les manifestants d’empoisonner la vie des Ottaviens. Ils n’ont pas été utilisés. Les injonctions des tribunaux étaient violées devant des policiers dépassés.

Le chef de police d’Ottawa dit manquer de troupes. Mais quel plan auraient appliqué les renforts réclamés ? S’il le sait, il le cache bien.

C’est seulement la fin de semaine dernière que la Ville, la province et le fédéral ont créé un centre de commandement intégré. Pourtant, le convoi de protestataires s’était annoncé à l’avance. On connaissait leur date d’arrivée, leur stratégie, leur affiliation avec l’extrême droite, leur financement occulte et leur demande de reddition du gouvernement démocratiquement élu.

À Queen’s Park, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a aussi été discret. À quatre mois des élections, il préférait laisser les autres sévir.

Quant à Justin Trudeau, depuis le début de la crise, il a une main molle dans un gant de fer. Son ton est cassant, mais ses gestes sont faibles.

Faisait-il trop confiance aux policiers d’Ottawa et de l’Ontario ? Se disait-il que si le siège s’éternisait, les conservateurs en payeraient le prix ?

Ces hypothèses ne s’excluent pas. Et j’en ajoute une qui relève de la psychanalyse à trois cennes : il avait peur de répéter l’erreur de son père en invoquant un état d’urgence.

Vu du Québec, dénoncer un Trudeau qui adopte un état d’urgence relève presque du réflexe.

Avant même l’annonce officielle, François Legault a demandé à M. Trudeau de ne pas envoyer la GRC au Québec. Or, le fédéral ne gaspillera pas ses ressources là où elles ne sont ni bienvenues ni requises. Avant d’intervenir, le fédéral doit s’assurer qu’une province est incapable de faire régner l’ordre.

Preuve que la loi est très différente de celle de 1970, la mesure phare touche le financement en ligne.

Ottawa permettra aux banques de bloquer les dons, qui viennent entre autres de militants trumpistes. Un compte bancaire pourra être gelé sans passer par le tribunal. Cela s’appliquera aussi aux cryptomonnaies. Et les permis commerciaux d’une entreprise, comme celui d’un camionneur, pourront être révoqués.

Cela dit, l’annonce a été faite peu avant 17 h lundi. Un examen plus attentif sera requis pour vérifier si ces mesures sont bien ciblées.

Un autre aspect à surveiller sera l’interdiction de perturber les infrastructures essentielles. En février 2020, la police ontarienne n’avait pas eu besoin d’une loi d’exception pour démanteler le barrage ferroviaire à Tyendinaga, en Ontario. Elle avait agi après 18 jours. Soit exactement la durée actuelle du siège à Ottawa.

Où tracer la ligne de la tolérance ? Un début de réponse serait de distinguer entre une manifestation et un siège.

Ironiquement, l’annonce survient alors que le déconfinement s’accélère.

L’Ontario mettra fin à son passeport vaccinal le 1er mars. Le Québec pourrait bientôt en annoncer l’annulation pour la SAQ, la SQDC et les magasins à grande surface. Et le fédéral devrait aussi assouplir le dépistage à l’aéroport.

Même si les manifestants ont probablement devancé un petit peu le calendrier, ces décisions s’expliquent d’abord par la baisse des cas d’infection et d’hospitalisation.

Il n’aurait fallu que quelques semaines de plus avant que la cause des manifestants ne fonde avec la neige. Mais M. Trudeau ne peut pas laisser le siège durer quelques semaines.

Aucun politicien ne confine sa population par plaisir, et aucun citoyen n’y prend goût. Mais les Canadiens font la part des choses. Selon le sondeur Léger, 62 % des Canadiens seraient opposés aux manifestants. Angus Reid mesure un taux de désapprobation équivalent, de 64 %.

La bonne nouvelle pour M. Trudeau, c’est que la population défend l’État de droit. La mauvaise, c’est qu’elle ne semble pas certaine qu’il soit encore le meilleur pour faire ce travail.

D’ailleurs, je ne comprends pas son refus de présenter d’ici le 28 février un plan de déconfinement, comme le demandent les conservateurs et les bloquistes. La plupart des provinces l’ont déjà fait. Cela aiderait à faire baisser la tension, alors que les manifestants sont plus que jamais imprévisibles.

Ce sera une semaine dangereuse pour le Canada. Et pour M. Trudeau aussi.