Essayez de le dire, pour parfaire votre diction : Impfpflicht.

Publié le 8 janvier

Ce mot allemand, en plus de travailler la coordination lèvres-langue, sert à désigner la vaccination obligatoire.

L’Autriche adoptera l’Impfpflicht à partir de février, et l’Allemagne songe à l’imiter.

Au Québec, le gouvernement Legault juge la mesure radicale. Le ministre fédéral de la Santé, Jean-Yves Duclos, souhaite quant à lui que les provinces le fassent. « Je crois qu’on va en arriver là un jour », a-t-il déclaré vendredi.

Dans l’entourage de M. Duclos, on était surpris. Il a réfléchi à voix haute, en réponse à une question sur l’Italie et la Grèce qui imposeront la vaccination (respectivement aux 50 ans et plus et aux 60 ans et plus).

Reste que ce serait moins radical qu’on le prétend. Il existe quelques précédents.

Avant la COVID-19, le mouvement antivaccin a permis le retour de maladies comme la rougeole⁠1.

En 2016, l’Australie a donc lancé la campagne « no jab, no pay ». Elle refuse trois allocations aux familles dont les enfants ne sont pas vaccinés. Cette mesure a été associée à une hausse de quatre points de pourcentage du taux de vaccination.

L’Italie et la France ont à leur tour rendu la fréquentation de l’école conditionnelle à une nouvelle série de vaccins, notamment contre les infections graves à méningocoques. En 2019, une étude publiée dans Eurosurveillance observait une hausse de la couverture vaccinale chez nos cousins⁠2.

En 2016, après une éclosion de rougeole à Disneyland, la Californie a elle aussi imposé la vaccination. Le Maine et New York ont fait la même chose trois années plus tard.

Et là encore, ce n’était pas inédit. Les États américains rendent la fréquentation de l’école conditionnelle à une série de vaccins – certains accordent des exemptions religieuses ou morales.

Au Canada, seuls l’Ontario et le Nouveau-Brunswick ont cette exigence. Le Québec s’en remet au libre choix, car cela suffirait à atteindre le taux d’immunisation souhaité.

Pour trouver d’autres exemples, on peut remonter beaucoup plus loin, avant le premier vaccin inventé par Edward Jenner en 1796.

Deux décennies plus tôt, le général George Washington forçait ses troupes à s’immuniser contre la variole en les exposant à une petite charge du virus.

Une fois le premier vaccin développé, au XIXsiècle, il fut rendu obligatoire à plusieurs endroits comme en Angleterre (1853) et au Canada-Uni (1862).

Avec son Impfpflicht, l’Autriche n’invente donc rien. Elle perpétue une vieille tradition de nos sociétés : se battre contre la mort.

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Puisque le sujet est émotif, je propose une analogie de char.

Le gouvernement vous force déjà à asseoir votre enfant dans un siège sécuritaire sur la banquette arrière.

Se faire vacciner, c’est comme asseoir son bébé sur ce siège ou boucler sa propre ceinture de sécurité – la métaphore s’adapte à tous les âges.

Ne pas se faire vacciner, c’est comme rouler sans cette protection pour soi. Et à une vitesse dangereuse qui augmente le risque de collision avec les autres. Même si les conducteurs voisins sont bien attachés, certains finiront par se blesser.

Je re-résume : porter sa ceinture n’empêche pas d’avoir un accident, mais cela réduit la gravité des blessures. Et si les autres roulent moins vite, le risque d’avoir un accident diminue également.

Voilà une notion élémentaire de probabilité. Hélas, des gens ne la comprennent pas encore. Voilà pourquoi l’État doit parfois intervenir afin de protéger les carrosseries et les êtres humains.

Bien sûr, des gens vaccinés peuvent eux aussi se montrer irresponsables. Cela n’est toutefois pas un argument convaincant.

À nouveau, j’invoque mon Guide de l’éthique automobile : ce n’est pas parce que les chauffards ivres font des morts qu’on doit laisser des gens sobres conduire à 180 km/h dans le trafic, sous prétexte qu’ils respectent les autres règles et font confiance à leur système de freinage…

* * *

L’Autriche, la Grèce et l’Italie ne vont pas attacher les récalcitrants de force pour leur injecter une dose. Elles leur donneront des amendes mensuelles – 100 euros en Grèce, et jusqu’à 1200 euros en Autriche.

À Québec, le premier ministre François Legault a demandé au ministère des Finances de trouver des incitatifs financiers. On songe à faire payer davantage les patients non vaccinés. Cette mesure a deux limites. Elle est réactive, car elle intervient après la maladie. Et elle ne serait pas très dissuasive, car une personne qui refuse le vaccin sous-estime son risque d’être hospitalisée.

Je répète ma question : que veut-on faire exactement ? Pour réduire les contaminations et les hospitalisations, il faut agir en amont. C’est ce que fait la vaccination obligatoire.

Bien sûr, plusieurs objections légitimes existent.

Certains soutiennent que la crise actuelle provient de l’indigence de notre réseau de la santé et de la gestion du gouvernement Legault. Fort possible, mais des pays avec un système réputé meilleur, comme la France et l’Italie⁠3, sont également dépassés.

D’autres craignent que la vaccination obligatoire radicalise les non-vaccinés, dont certains sont des gens ordinaires qui hésitent à relever leur manche pour une multitude de raisons. C’est vrai, et c’est pourquoi le ton provocateur doit être évité.

Enfin, il y en a qui rappellent que la coercition touchera davantage les milieux défavorisés. Ils ont raison, mais il ne faut pas non plus oublier une autre catégorie de gens vulnérables : les patients victimes de délestage. Contrairement à un non-vacciné, ces malades ne peuvent pas choisir de changer de catégorie. Ils ne peuvent pas décider de ne plus être atteints d’un cancer.

Voilà pour les critiques. En raison des deux dernières, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne recommande pas la vaccination obligatoire⁠4.

En effet, mieux vaut commencer par élargir le passeport vaccinal au travail et dans les commerces. Cela réduit les risques d’infection sans heurter le droit de disposer de son corps, un principe fondamental.

La vaccination obligatoire doit rester une solution de dernier recours. Mais on approche de cette ultime étape.

Elle est autorisée dans la Loi sur la santé publique, adoptée en 2001. Cela devait servir dans une situation extrême, et le Québec en traverse actuellement.

Ce qui est radical, c’est de suspendre les conventions collectives, forcer une infirmière à travailler et reporter une opération pour une personne qui souffre, parce que trop de gens ont refusé de fournir leur part d’effort.

Ce qui est radical, c’est tout ce qui se passe en ce moment et qu’on continue de tolérer.

1. Lisez le reportage de Nature sur le retour de la rougeole et la vaccination obligatoire (en anglais)
2. Lisez l’étude publiée dans Eurosurveillance autour de certaines obligations vaccinales à l’école (en anglais)
3. Lisez le rapport sur la santé dans le monde 2000 (OMS)
4. Lisez l’avis de l’OMS sur la vaccination obligatoire (en anglais)