En regardant la scène fédérale, Dominique Anglade doit rêver.

Publié le 29 nov. 2021

Justin Trudeau a gagné les trois dernières élections en récoltant chaque fois le plus de votes au Québec. Le PLQ, lui, est au plancher. Il est quatrième dans les intentions de vote des francophones et il n’a aucun député à l’est de Montréal.

Près du quart des sympathisants caquistes ont voté au fédéral pour les libéraux ou les néo-démocrates. C’est à eux que la cheffe du PLQ pensait lors du congrès du parti la fin de semaine dernière.

Comme M. Trudeau, elle se pose en rempart contre le conservatisme. Sauf que ce n’est pas si simple.

Il est difficile de prédire le vote au provincial à partir de celui au fédéral. Et les partis ne sont pas les mêmes non plus. Les caquistes se situent quelque part entre les conservateurs et les bloquistes.

Que l’on aime ou non ses choix, le gouvernement caquiste n’incarne pas la droite économique. Il accepte de faire des déficits pour dépenser en santé, en éducation et dans les autres missions sociales.

Mme Anglade est différente de ses prédécesseurs. Elle ne prône pas de réingénierie de l’État comme M. Charest. Et elle ne partage pas le zèle de M. Couillard pour l’équilibre budgétaire. Mais elle peine à se différencier sur ces enjeux du gouvernement caquiste.

C’était si simple avant…

En 2014, Philippe Couillard avait essentiellement gagné grâce à Pierre Karl Péladeau. L’irruption brinquebalante du baron des médias dans la campagne péquiste fut un cadeau pour lui. Les libéraux n’avaient qu’à brandir la « menace » d’un référendum pour prendre le pouvoir.

Au congrès libéral, Mme Anglade n’a même pas glissé un mot sur le Parti québécois. Elle ne critiquait que les caquistes et les solidaires.

Elle cherche à se positionner quelque part entre les deux. Avec le risque de s’y perdre.

Pour courtiser les francophones, Mme Anglade protégerait modérément le français. Elle critique aussi les ingérences du fédéral dans les compétences du Québec.

Mais une frange de son parti veut parler d’autre chose.

Chez certains libéraux, l’idée même de l’interculturalisme est controversée. Une résolution a été amendée pour ne pas demander que les seuils d’immigration respectent « la capacité d’intégration » du Québec. On y flairait une forme d’intolérance. On a aussi proposé des quotas « linguistiques » dans la fonction publique.

En 2017, l’aile jeunesse avait proposé une commission publique sur le racisme systémique. Cela a contribué à la montée de la CAQ.

Philippe Couillard s’est fait reprocher d’ignorer ses militants. Avec sa position précaire dans les sondages, Mme Anglade ne peut se permettre cette erreur. Mais l’équilibre paraît impossible entre ce que prônent certains militants et ce que veulent les électeurs.

Des propositions audacieuses ont été adoptées, notamment pour forcer les écoles privées à accepter plus d’élèves avec des troubles d’apprentissage ou encore pour que les jeunes profs n’héritent plus systématiquement des classes difficiles. Mais cela ne fera pas gagner Mme Anglade.

Il lui reste une carte : incarner une autre version du progressisme. Elle concerne moins la gauche ou la diversité qu’une certaine attitude face à l’avenir. Et pour cela, l’environnement est le sujet idéal.

Les libéraux ont ajouté la protection de l’environnement aux valeurs du parti. C’est même devenu leur « priorité absolue ».

Il y a quelques mois, Mme Anglade s’était opposée au projet GNL-Québec. Des vétérans comme Serge Simard déploraient que le parti tourne le dos au développement économique.

Tout cela est exagéré. Personne n’a aiguisé sa fourche pour renverser le Grand Capital.

Le PLQ reste un parti de centre. C’est juste que le centre a bougé. La réalité physique de la crise écologique est un fait. Les vrais radicaux sont ceux qui ne s’y ajustent pas.

Mme Anglade essaie de faire passer François Legault pour cela : un homme en retard sur son époque. Qui contemple le passé avec nostalgie au lieu de penser à l’avenir.

Les militants libéraux espèrent se distinguer en promettant d’en faire plus : interdire la vente de véhicules à essence à partir de 2030, densifier les milieux de vie, préserver les terres agricoles, confirmer le statut d’aires protégées de 83 sites déjà identifiés dans le Sud, adopter un plan de protection de l’eau et en hausser les redevances, ou encore demander à la Régie de l’énergie d’intégrer le climat dans ses décisions.

Reste que la plupart de ces engagements sont formulés en termes assez généraux pour donner toute la latitude à la cheffe dans l’écriture de la plateforme électorale.

Deux promesses fortes se dégagent du congrès.

D’abord, Mme Anglade créerait une société d’État responsable de l’hydrogène vert. Or, comme l’a bien expliqué mon collègue Philippe Mercure, le potentiel de cette source d’énergie ne fait pas l’unanimité.

Lisez « Avant de tout miser sur l’hydrogène vert »

Ensuite, la cheffe libérale espère réduire de moitié le gaspillage d’énergie. Elle modifierait le Code du bâtiment et accélérerait les rénovations domiciliaires, mais cela ne suffira pas.

C’est d’ailleurs aussi cela qui ressort du congrès : l’écart entre les moyens et les objectifs.

Les libéraux souhaitent s’attaquer davantage aux émissions de gaz à effet de serre (GES). La cible actuelle est une réduction de 37,5 % des émissions de GES en 2030. Ils voudraient aller jusqu’à 45 %.

Ce n’est pas en soi radical – l’Union européenne en fera plus. Le problème, c’est que nos émissions de GES n’ont presque pas diminué depuis 1990. Le Québec part donc de loin. Pour atteindre la cible, un petit virage ne suffira pas. Le coup de volant devra être brusque. Or, les libéraux n’osent même pas taxer les véhicules énergivores…

Cela résume tout le défi de Mme Anglade. Si elle est trop agressive, elle aliénera sa base électorale. Mais si elle manque d’audace, elle ne se démarquera pas des caquistes.

Justin Trudeau, lui, n’a jamais eu à apprendre à combattre un nouvel adversaire.