Vingt et une personnes âgées « déshydratées et dénutries » ont été évacuées d’urgence par le CISSS de Lanaudière d’une résidence privée pour aînés de L’Épiphanie vers un CHSLD de Joliette au cours des derniers jours, a appris La Presse.

Publié le 3 février
Gabrielle Duchaine, Katia Gagnon et Florence Morin-Martel La Presse

« Considérant l’ensemble des informations dont disposait la Direction du CISSS de Lanaudière et suite à une évaluation du milieu et des usagers, nous confirmons que les usagers d’une RPA ont effectivement été déplacés vers un autre milieu de vie jeudi dernier », a indiqué, par courriel, la porte-parole du CISSS de Lanaudière, Pascale Lamy.

Le Phare de Paix, établissement privé qui compte 34 lits, selon le registre des résidences privées pour aînés (RPA), n’hébergeait qu’une vingtaine de personnes souffrant notamment de problèmes cognitifs. Il a été complètement évacué dans l’après-midi et la soirée du 27 janvier.

« Les résidants étaient déshydratés, certains n’avaient pas eu de brossage de dents depuis un bon moment », raconte une employée de la résidence, qui nous a demandé de ne pas publier son nom par peur de représailles. « Il y avait des résidants déshydratés et dénutris », dit une autre employée, qui a requis l’anonymat pour la même raison. « Leur santé était compromise », ajoute une personne qui évolue dans le réseau de la santé, bien informée des circonstances de ce transfert, mais qui n’est pas autorisée à parler aux médias.

La résidence privée était en éclosion de COVID-19 depuis au moins le 24 janvier dernier. Un courriel a été envoyé à cette date par la direction aux employés pour les inciter à subir un test de dépistage.

Les propriétaires, Robert Chartier et Lyne Sénécal, possèdent cette résidence depuis 2008. Nous avons tenté de les joindre, mais ils n’ont pas répondu à nos messages.

Le duo a été rencontré jeudi dernier par les autorités du CISSS. Selon une employée, les résidants auraient été examinés par un professionnel de la santé qui a déterminé que les 21 usagers « ne pouvaient pas rester là ».

« Le CISSS a rencontré les propriétaires le 27 janvier en après-midi. [Le CISSS] m’a appelé ensuite pour m’aviser qu’il y aurait fort probablement une évacuation durant le reste de la journée », explique le maire de L’Épiphanie, Steve Plante, qui a été mis au courant de la situation en temps réel. « On a eu la confirmation vers 21 h ou 22 h que tous les résidants avaient été mis en sécurité dans un autre endroit », précise M. Plante.

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CHSLD Saint-Eusèbe, à Joliette

Les bénéficiaires ont été transportés jusqu’à Joliette, au CHSLD Saint-Eusèbe, où ils ont été pris en charge. Ils sont arrivés en soirée. On leur a distribué des doudous en les accueillant. Des employés du CISSS qui les attendaient sur place ont remarqué à quel point leur état faisait « pitié » et qu’ils auraient été victimes de maltraitance, raconte une source travaillant dans le réseau de la santé de Lanaudière qui n’est pas autorisée à parler publiquement.

Roxanne Trudel habite tout près du Phare de Paix. Elle a constaté des va-et-vient sur les lieux dès 15 h, le 27 janvier. « Ils ont tout vidé », raconte-t-elle. Des camions de déménagement et des véhicules de transport médical ont notamment été mobilisés. Au passage de La Presse à L’Épiphanie, mercredi, un courtier immobilier plantait une pancarte « à vendre » devant la résidence.

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Pancarte « à vendre » devant la résidence Le Phare de Paix

Pénurie de personnel

Le Phare de Paix, une résidence certifiée qui accueillait sur deux niveaux une clientèle en lourde perte d’autonomie, était aux prises avec un grave manque de main-d’œuvre, témoignent plusieurs personnes.

« Ils avaient beaucoup de difficulté à recruter du personnel. Déjà, avant la pandémie, il y avait toujours des offres d’emploi pour cet endroit. La pandémie, ça n’a pas aidé », souligne le maire Plante. Le CISSS a d’ailleurs envoyé des employés en renfort dans cette ressource dans la dernière année « à cause d’un manque flagrant d’employés et de formation de ces derniers », nous indique une source au CISSS de Lanaudière qui n’est pas autorisée à parler aux médias. « Les employés de la maison étaient sans formation pour la COVID, il y avait un manque de matériel de protection et une gestion déficiente », dit cette personne, qui a une bonne connaissance de l’état des lieux.

Selon les deux employées de l’établissement à qui nous avons parlé, la situation a justement dégénéré à cause de ce manque de personnel « et parce qu’ils engageaient du personnel qui se fichait complètement de l’état des résidants, qui était là seulement pour la paye », croit l’une d’elles.

Ces employées affirment qu’elles et leurs collègues ont été contraints à plusieurs reprises à faire des quarts de travail doubles parce que d’autres employés ne se présentaient pas au boulot. Certains de ces employés n’avaient à peu près pas de formation et étaient payés moins cher que les taux usuels. « Certains d’entre eux ont maltraité des résidants, ils ne les changeaient pas, ils dormaient sur les heures de travail. La désinfection était rarement faite », dit une des travailleuses. Les employés en congé se faisaient parfois « harceler » pour rentrer au travail, ajoute l’autre.

Lynda Coutu connaît bien Le Phare de Paix. Sa famille a retiré sa belle-mère de 91 ans de la résidence en juin dernier. La dame souffre de la maladie d’Alzheimer.

Pendant la pandémie, raconte Mme Coutu, il était absolument impossible d’avoir des nouvelles des résidants. « Le directeur du moment m’a répondu qu’il n’avait pas juste ça à faire, répondre aux familles. On a été sans nouvelles pendant plusieurs semaines. » Elle a appris que sa belle-mère avait la COVID-19 par le CLSC.

La famille s’est mise à se questionner sur les conditions de vie des résidants. Aucune sortie extérieure. Peu d’activités de stimulation. Grand roulement de personnel. Aucun renseignement donné aux familles sur l’état de leur proche.

« J’ai confronté la propriétaire sur le sujet, elle en est venue à avouer qu’en trois ans, ma belle-mère est sortie dans la cour une fois seulement. C’était trop demandant, qu’elle disait. »

Avec la collaboration d’Isabelle Hachey, La Presse