Le sort des Canadiens considérés comme sympathisants du groupe armé État islamique et emprisonnés en Syrie depuis des années refait surface. Le père d’un présumé djihadiste de 26 ans demande au gouvernement de rapatrier son fils et les autres ressortissants pour qu’ils soient jugés ici. Ottawa affirme que la situation est trop dangereuse sur le terrain pour intervenir.

Publié le 9 déc. 2021
Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

« Je veux que mon fils revienne. Je veux qu’il ait l’occasion de se défendre. » C’est le message du père d’un présumé djihadiste canadien au gouvernement fédéral. Sans nouvelles depuis un an, John Letts multiplie les démarches judiciaires pour forcer Ottawa à rapatrier son fils Jack, détenu depuis presque cinq ans dans une prison syrienne.

« Tant qu’il me restera le moindre espoir, je devrai continuer à essayer », dit-il.

Depuis que son fils est prisonnier, John Letts vit avec un sentiment constant de panique.

PHOTO ETIENNE RANGER, LE DROIT

John Letts, en visite à Ottawa cette semaine pour faire pression sur le gouvernement du Canada afin que soit rapatrié son fils Jack, détenu depuis presque cinq ans dans une prison syrienne.

La possibilité qu’il soit mort, ou qu’il ait été tellement torturé qu’il ne me reconnaît plus, me terrifie. Je me sens coupable de ne pas pouvoir l’aider. Je suis son papa.

John Letts, à propos de son fils Jack

Jack Letts, 26 ans, fait partie d’un groupe de quelques dizaines de Canadiens, dont de nombreux enfants, qui sont emprisonnés dans des camps de détention dirigés par les forces kurdes en Syrie depuis la chute du groupe armé État islamique (EI). La question de leur rapatriement a fait plusieurs fois débat. La réponse d’Ottawa est toujours sensiblement la même. Elle l’est encore dans le dossier de Jack Letts : « Le gouvernement du Canada est au courant de la détention de citoyens canadiens en Syrie. Compte tenu de la situation sécuritaire sur le terrain, la capacité du gouvernement du Canada à fournir une assistance consulaire en Syrie est extrêmement limitée », écrit une porte-parole d’Affaires mondiales Canada dans un courriel envoyé à La Presse.

« On ne sait pas s’il est encore vivant »

Le cas de Jack est particulier. Il est né en Angleterre d’un père franco-ontarien et d’une mère britanno-canadienne. Il a grandi et toujours vécu sur le Vieux Continent, mais il détient depuis sa naissance la citoyenneté canadienne. En 2019, dans un geste fortement dénoncé par le gouvernement canadien, le Royaume-Uni lui a retiré sa citoyenneté britannique. Le Canada est donc sa dernière chance.

Converti à l’islam à l’adolescence, le jeune homme a pris la route de la Syrie en 2014. Il s’est marié et a eu un enfant. Plusieurs médias ont rapporté qu’il s’était joint à l’EI. Les forces kurdes le détiennent depuis quatre ans et demi sur cette base. Des journaux britanniques l’ont baptisé « Jihadi Jack ». Dans une entrevue accordée à la chaîne de télé britannique BBC alors qu’il était en captivité, il a admis qu’il avait été un « ennemi de l’Angleterre » et qu’il avait déjà été prêt à commettre un attentat-suicide, mais ajouté qu’il estimait désormais que cette violence était antimusulmane. Il a affirmé qu’il n’avait tué personne.

Consultez un article et une vidéo de la BBC

Son père croit en son innocence. Selon lui, son fils n’est pas violent. Il détestait l’EI et était coincé dans son territoire.

« Il avait 18 ans [quand il est parti]. Il a été séduit par des choses qu’il a lues sur l’internet. Est-ce que c’est acceptable de le laisser croupir dans une cellule de prison ? », demande John Letts, qui affirme que Jack a été plusieurs fois torturé et drogué durant sa détention. Il n’a accès à aucun service consulaire, légal ou médical, déplore sa famille.

Les dernières nouvelles que les proches ont reçues de la part de Jack sont arrivées par une lettre transmise par la Croix-Rouge il y a un an. Le jeune homme était alors dans une prison de la ville de Kamychli, au Kurdistan syrien. John Letts a reconnu l’écriture de son fils, mais le ton du message était « étrange ». « Il m’appelait ‘‘père’’. C’était très formel. Pour moi, ce n’était pas normal. » Au lieu de le rassurer, la missive a contribué à son désarroi. Dans quel état était Jack ? Avait-il encore toute sa tête ? Depuis, plus rien. « On ne sait pas s’il est encore vivant. »

D’où le sentiment d’urgence.

En visite à Ottawa

M. Letts est en visite d’Angleterre à Ottawa cette semaine dans l’espoir de faire pression sur les autorités. Il doit rencontrer des groupes humanitaires et quelques députés. Tous les élus libéraux et conservateurs qu’il a sollicités ont décliné sa demande d’entretien ou ne lui ont tout simplement pas répondu.

Ça ne l’a pas découragé. « S’il faut que j’aille vivre dans une tente devant le parlement, je le ferai. »

L’homme ne demande pas un chèque en blanc. Que son fils soit jugé une fois au Canada, dit-il.

S’il a fait quelque chose de mal, qu’il soit puni. Mettons-le en prison. Mais il y a peut-être une chance qu’il soit innocent. Tout le monde a le droit à la justice. Si on perd ça, il ne nous reste plus rien.

John Letts, à propos de son fils Jack

Entre-temps, M. Letts et la mère de son fils, Sally Lane, multiplient les démarches judiciaires pour forcer le gouvernement à le faire venir au Canada.

La famille, avec les parents d’autres Canadiens dans la même situation, poursuit le gouvernement fédéral. Ils allèguent que le manque d’action d’Ottawa pour assurer le retour de ses ressortissants – malgré les demandes des Kurdes eux-mêmes – viole des droits constitutionnels.

Les Letts ont aussi déposé une plainte à l’Organisation des Nations unies contre le Canada et le Royaume-Uni. On y dénonce l’inaction du gouvernement canadien et on le tient responsable de tout ce qui pourrait arriver à Jack.

Finalement, une pétition parrainée par l’ancienne chef du Parti vert Elizabeth May demandant le retour de tous les Canadiens détenus en Syrie a aussi été lancée.

John Letts et Sally Lane ont été reconnus coupables en Angleterre d’avoir financé le terrorisme pour avoir envoyé quelques centaines de dollars à Jack en Syrie, des années avant sa capture. Ils croyaient envoyer l’argent à un de ses amis au Liban.

Faut-il rapatrier les présumés djihadistes canadiens et leur famille ?

Alors que des pays ont déjà rapatrié plusieurs de leurs ressortissants détenus dans les camps syriens, de 26 à 47 Canadiens, dont une majorité d’enfants, y demeurent enfermés dans des conditions « désastreuses ».

Le sujet fait débat depuis des années sur la place publique. Faut-il rapatrier les hommes et les femmes qui ont quitté le Canada pour se joindre au groupe armé État islamique et qui sont maintenant détenus par les forces kurdes ? Et que faire de leurs enfants ?

De nombreuses voix se sont élevées pour demander qu’on les fasse revenir au pays. Bien que le gouvernement fédéral l’ait toujours officiellement nié, on serait passé bien près d’une mission de secours il y a quelques années, avaient raconté à La Presse en 2019 plusieurs familles et des responsables de groupes humanitaires.

Lisez l’article « Préparatifs pour un retour des présumés djihadistes canadiens détenus en Syrie »

La Presse avait notamment obtenu des échanges écrits datant de janvier 2018 entre Jack Letts et une fonctionnaire canadienne. Cette dernière lui proposait de l’aide et lui demandait notamment s’il voulait venir au Canada. Puis, plus rien. Silence radio. D’autres familles ont raconté avoir subi la même volte-face.

Conditions « répugnantes »

Selon un rapport publié en 2020 par l’organisme international Human Rights Watch (HRW), ils étaient à l’époque 8 hommes, 13 femmes et 26 enfants canadiens dans les camps. Amarnath Amarasingam, chercheur à l’Université Dalhousie et expert de l’extrémisme djihadiste, cite des chiffres semblables aujourd’hui. Une pétition mise en ligne par la famille de Jack Letts parle de 26 citoyens canadiens (14 enfants, 8 femmes et 4 hommes) détenus dans le nord de la Syrie.

Toutes ces estimations ne tiennent pas compte des présumés djihadistes qui ont été capturés par d’autres groupes et qui sont emprisonnés ailleurs, notamment en Irak.

Ces personnes vivent dans des conditions « répugnantes » et sont victimes « de graves abus, de torture et de traitements inhumains et dégradants ». Il faut les rapatrier « de toute urgence », demandait l’an dernier HRW.

Depuis, leur situation ne s’est pas améliorée, souligne Amarnath Amarasingam, qui a lui-même visité les camps.

Les camps sont un désastre. Personne ne va bien. Ils ont subi plusieurs hivers et une pandémie.

Amarnath Amarasingam, chercheur à l’Université Dalhousie et expert de l’extrémisme djihadiste

Selon lui, les prisonniers n’ont pas de contact avec le gouvernement du Canada. C’est aussi ce qu’affirmait le rapport de HRW l’an dernier. Le groupe accuse Ottawa de se soustraire à ses obligations internationales en matière de droits de la personne, ne soutenant pas les familles des détenus, « refusant illégalement l’octroi d’une aide consulaire » et ne prenant pas les mesures nécessaires pour aider ses ressortissants.

Réponse du gouvernement Trudeau

Chaque fois qu’il a été interpellé, le gouvernement Trudeau a répondu sensiblement la même chose. Il est trop dangereux pour ses fonctionnaires de se rendre dans cette région du monde.

Plusieurs pays occidentaux y ont mené des opérations, dont la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, qui ont tous ramené des citoyens radicalisés prisonniers en Syrie.

L’an dernier, une fillette de 5 ans, Amira, a été réunie dans le plus grand secret avec son oncle torontois. La famille s’était rendue elle-même dans le camp où elle se trouvait pour essayer de la ramener, en vain. Elle avait déposé une poursuite contre le gouvernement.

Un matin d’octobre 2020, l’avocat de la famille a reçu un appel inattendu. Un représentant des Affaires étrangères du Canada annonçait qu’Amira n’était plus dans le camp, qu’elle était en compagnie d’un représentant consulaire du Canada et qu’elle était en route vers Toronto. « C’est évident qu’avec son rapatriement, la question de la sécurité ou de la représentation consulaire ne tient plus », avait souligné MLawrence Greenspon.