Une recrudescence des tentatives de suicide pousse le Groupe Signature sur le Saint-Laurent (SSLG) à « amorcer une réflexion » sur la sécurité au pont Samuel-De Champlain (PSDC), alors que des experts s’inquiètent de la hausse de la détresse un peu partout dans la société depuis quelques mois.

Publié le 3 déc. 2021
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« Depuis le début de la pandémie, nous voyons effectivement une recrudescence des évènements impliquant des personnes en détresse psychologique. Nous suivrons particulièrement de près les prochains mois pour déterminer s’il s’agit d’une situation ponctuelle ou d’une tendance lourde », affirme le directeur des opérations du consortium, Martin Chamberland.

Selon les chiffres de la Sûreté du Québec (SQ), quatre suicides et deux tentatives sont survenus en 2021 sur le pont Samuel-De Champlain, pendant que sur le pont Jacques-Cartier, on a recensé cinq tentatives de suicide. En temps normal, ces chiffres sont beaucoup plus bas. En 2020, aucun suicide n’avait été répertorié ; c’étaient plutôt deux tentatives au pont Champlain et une sur Jacques-Cartier.

« On parle d’une forte hausse de tentatives ou, du moins, d’une recrudescence. C’est toujours alarmant quand une personne met fin à ses jours, mais là, on a une situation qui est assez importante pour qu’on y porte une attention particulière », explique un porte-parole de la SQ, Benoît Richard.

L’année d’avant, en 2019, on avait compté un suicide au pont Champlain entre juillet et décembre. Entre janvier et juin de cette année-là, il n’y en avait eu aucun sur les deux ponts. Et en 2018, les autorités avaient recensé trois tentatives sur l’ancien pont Champlain, et aucune sur le pont Jacques-Cartier.

Chez Urgences-santé, le porte-parole Stéphane Smith ne se dit « pas surpris » par ces chiffres. « C’est beaucoup, mais avec l’année qu’on a eue, je ne suis pas vraiment surpris », raisonne-t-il.

Ce n’est pas juste la détresse, c’est aussi la fatigue mentale, l’épuisement. Il y a plusieurs facteurs qui entrent en ligne de compte. On a eu une année extrêmement difficile, et les gens, on le voit, sont plus fatigués.

Stéphane Smith, porte-parole chez Urgences-santé

Faut-il faire plus ?

Depuis 2003, le pont Jacques-Cartier est doté d’une « barrière anti-suicides », une mesure qui en a considérablement réduit le nombre. À l’époque, c’est le nombre grandissant de suicides qui avait forcé les autorités à agir, sous la pression populaire.

On retrouve aussi ce type de « barrière dissuasive » sur le nouveau pont Samuel-De Champlain, le long de la piste multifonctionnelle. Des glissières de sécurité en béton, avec rehausse en acier, ont aussi été installées au bord des corridors routiers. Un système de surveillance vidéo 24/7 et des interphones d’urgence en lien direct avec la SQ sont aussi disponibles sur le pont.

Mais au vu de cette recrudescence, il convient peut-être d’en faire plus, avoue le SSLG. « Une réflexion sera amorcée par les acteurs impliqués dans l’opération du PSDC afin de déterminer si des mesures doivent être implantées pour améliorer la situation », dit en ce sens M. Chamberland, en assurant que « la sécurité des usagers est une priorité ». « Nous suivons de près la situation des suicides sur le pont Samuel-De Champlain et nous demeurons en étroite collaboration avec Infrastructure Canada et la SQ, afin de réagir avec diligence », assure-t-il.

Tendance sociale à la hausse

Ces hausses ne sont pas étrangères à ce qui se passe ailleurs dans le reste de la société, confirme la Dre Mélissa Généreux, professeure-chercheuse à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke, qui mène depuis 2020 une étude sur les idées suicidaires, à partir d’un échantillon de 10 000 répondants.

Avant la pandémie, les sondages montraient qu’environ 3 % des adultes songeaient sérieusement à se suicider. Lors de nos trois premiers coups de sonde, en novembre 2020, puis février et juin 2021, on était déjà autour de 6 %. Puis, plus récemment, en octobre dernier, on se situait à environ 7 %, surtout dans le sud du Québec. On suit donc clairement une tendance à la hausse.

La Dre Mélissa Généreux, professeure-chercheuse à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke

Mais ce qui l’a surtout frappée, c’est chez les jeunes de 18 à 24 ans. « Dès le départ, ce groupe était autour de 8 % d’idées suicidaires sérieuses. C’est resté autour de 7 à 8 % en février. Puis en juin, c’est monté à 9 %. En octobre, on était rendu à 11 % », explique la Dre Généreux, pour qui les chiffres sont particulièrement marqués lors de la transition à l’âge adulte.

Chez Suicide Action Montréal, on a constaté une hausse de 28 % des interventions en novembre 2021 par rapport à l’an dernier, où la hausse était déjà de 10 %. « Si la tendance se maintient, à la fin de cette année, on devrait enregistrer une hausse de 45 %. C’est énorme, sachant que, l’an dernier, on avait déjà une augmentation de 22 % », confirme la directrice des communications Sophie-Charlotte Dubé-Moreau. Sa collègue Camille Martin-Émond, intervenante, affirme qu’une détresse « est bien palpable sur le plan de la teneur des appels qu’on reçoit ». « C’est quelque chose qu’on remarque sur la ligne. Ça nous inquiète, c’est certain, mais en même temps, ça nous rassure de voir que les gens utilisent nos services », conclut-elle.

Si vous avez besoin d’aide, le Service de prévention du suicide du Canada peut être joint en tout temps au 833 456-4566. Pour joindre Suicide Action Montréal, composez le 1 866 277-3553.

Baisse de visites aux urgences

Selon un rapport de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) paru en novembre, le taux annuel de visites aux urgences en raison d’une tentative de suicide semble toutefois « avoir diminué », et ce, « de façon légèrement plus importante que la tendance observée depuis 2016 ». « Ce rapport-là n’étudie pas l’ensemble des comportements suicidaires, il ne fait plutôt qu’ouvrir une petite fenêtre sur ce qu’on peut regarder dans les banques de santé », précise toutefois l’épidémiologiste de l’INSPQ Pascale Lévesque à ce sujet, en rappelant « qu’il y a des gens ayant fait une tentative qui ne se sont peut-être pas rendus aux urgences ». « On voit qu’il y a une diminution en 2020 des visites aux urgences pour les idées suicidaires, mais cette baisse-là, on la voit pour l’ensemble des visites aux urgences. Le raisonnement le plus logique, c’est que les gens ont peut-être eu peur d’aller aux urgences, surtout dans les moments où il y avait des mesures sanitaires plus draconiennes », explique l’experte. Elle rappelle que les chiffres du coroner, qui doivent être publiés au cours des prochains mois, jetteront probablement un nouvel éclairage sur cette réalité.