« Même aujourd’hui, je pleure encore, chaque matin. C’est comme ça. Je pense à Joyce tous les jours. »

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Barbara Flamand est de retour à Manawan depuis une semaine, où des veillées s’organisent un peu partout pour souligner le triste premier anniversaire de la mort de Joyce Echaquan, le 28 septembre 2020, alors qu’elle réclamait de l’aide sous une pluie d’insultes racistes de deux employées du Centre hospitalier de Lanaudière, à Joliette.

« C’est vraiment, vraiment dur pour moi. Demain [mardi], ça va être vraiment dur encore », ajoute-t-elle, des larmes dans la voix.

Mme Flamand a d’autant plus de peine qu’elle était présente sur les lieux le jour du drame. Elle avait été engagée en mars 2019 par les Services de santé de Manawan pour accompagner les patients atikamekw soignés à l’hôpital de Joliette, à la suite des audiences de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics, mieux connue sous le nom de commission Viens.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE BARBARA FLAMAND

Barbara Flamand

Mais les autorités hospitalières l’ont tenue à l’écart, dit-elle, et ne lui ont pas permis de jouer son rôle à l’hôpital. Peut-être aurait-elle alors pu empêcher le drame qui s’est déroulé il y a un an, dont les Québécois ont découvert l’existence avec stupeur parce que Mme Echaquan avait filmé sur son téléphone les derniers moments de sa vie et ses appels à l’aide.

Cette tragédie a créé une véritable onde de choc et mis en relief la persistance sourde d’un racisme systémique dans le monde de la santé, et plus particulièrement à l’hôpital de Joliette, dont les dérives avaient pourtant été documentées grâce aux plaintes de patients autochtones qui avaient témoigné devant la commission Viens.

Le PDG du centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière, responsable du centre hospitalier, Daniel Castonguay, à qui on avait reproché de ne pas avoir tenu compte des révélations faites à cette commission, a même dû remettre sa démission et a été réaffecté à d’autres tâches, tandis que les deux infirmières qui avaient tenu des propos inacceptables ont été congédiées.

Un devoir

Ce choc a été assez fort pour amorcer une prise de conscience chez les Québécois non autochtones et au sein du gouvernement Legault. Mais cet éveil sera-t-il assez profond pour mener à des transformations durables ?

Selon le grand chef du conseil de la Nation atikamekw, Constant Awashish, et le DStanley Vollant, premier chirurgien issu des communautés des Premières Nations du Québec, qui joue un rôle important dans la réflexion sur la réconciliation, les signes de ces changements attendus sont lents à se manifester.

Je ressens un certain soulagement de la part des femmes, des Autochtones en général, parce que Joyce Echaquan a permis d’ouvrir les yeux de tout le monde. Elle a permis un éveil collectif sur la question autochtone.

Constant Awashish, grand chef du conseil de la Nation atikamekw

« En même temps, il y a encore de l’inquiétude, de l’anxiété. On se demande si les choses vont avancer positivement. On se demande si la voix de Joyce va être entendue par les gouvernements. C’est beaucoup de questionnements. Tous les leaders autochtones, je pense, sont engagés dans ce travail-là, que Joyce Echaquan a entamé, de dénoncer le racisme systémique, de dénoncer la violence faite aux femmes, la violence et la discrimination faites aux Autochtones. Joyce nous a donné un devoir par sa mort tragique. »

M. Awashish note que les Québécois ont aujourd’hui une plus grande soif d’approfondir leurs connaissances sur les peuples autochtones. « C’est qui ça, les Autochtones ? C’est qui les 11 Nations, les Atikamekw, les Atikamekw de Manawan ? lance-t-il. Pourquoi on est si près et qu’en même temps, on est si loin d’eux ? C’est souvent ça que j’ai entendu depuis une année. »

En revanche, il estime que beaucoup de chemin reste à parcourir pour déconstruire les stéréotypes et endiguer les préjugés envers les membres des Premières Nations.

Le DStanley Vollant va encore plus loin et milite en faveur d’une plus grande formation du personnel médical.

Cependant, comme le rapportait La Presse lundi, la formation obligatoire sur les réalités autochtones est offerte au personnel de la santé à pas de tortue. Elle n’a atteint que 1 % des employés du réseau de la santé et des services sociaux, un rythme très lent qui ne peut pas seulement s’expliquer par la surcharge du personnel occasionnée par la pandémie. Le gouvernement estime toutefois que la moitié du personnel aura été formé d’ici six mois.

Lisez l’article « La formation obligatoire se donne au compte-gouttes »

« Le système de santé est loin d’être culturellement sécuritaire pour les personnes d’origine autochtone et les personnes qui sont de la diversité, au Québec, observe le DVollant. Je pense que ça change un peu. À l’hôpital de Joliette, il y a de la formation de personnel. Il y a des accompagnateurs de patients pour sécuriser ces gens-là dans notre système de santé. Il y a un conseiller de la Nation atikamekw de Manawan qui est maintenant au conseil d’administration du CISSS de Lanaudière. »

Il cite toutefois un exemple qui lui fait dire que le chemin sera encore long. « J’ai un collègue qui est allé à une formation médicale il y a quelques semaines, et il y avait un médecin de l’hôpital de Joliette qui était là et qui a dit que si c’était arrivé à une Blanche, ça n’aurait pas été aussi terrible que ça. On n’en aurait pas entendu parler. C’est parce que c’est arrivé à une Indienne que ça a été le cas. Bien, criss, on est loin de la coupe aux lèvres. »

Les inquiétudes des Autochtones s’expliquent également par le refus du gouvernement, qui se dit à cet égard en phase avec la population québécoise, de reconnaître l’existence du racisme systémique. « Pour ça, estime M. Awashish, je pense qu’il faut vraiment une plus grande ouverture du gouvernement et nommer les choses par leur nom. »

À la mémoire de Joyce

À Manawan

Pour commémorer la mort de Joyce Echaquan, plusieurs activités sont prévues ce mardi dans le village de Manawan, au cœur de la forêt de Lanaudière, où « seuls les services essentiels et commerciaux » seront ouverts. Le Conseil des Atikamekw a décrété une journée de congé pour tout son personnel.

À Joliette

Une cérémonie est aussi prévue à Joliette, en fin de matinée, devant l’hôpital, en présence du conjoint de Mme Echaquan, Carol Dubé, et de ses sept enfants. « La mémoire de Joyce ne doit pas s’effriter. La porte qu’elle a ouverte est trop importante, elle ne peut pas être morte en vain. Nous lui devons de continuer à nous battre pour faire tomber les préjugés et nous attaquer aux injustices. Nous demandons à tous de participer afin de ramener au premier plan la lutte vers la justice et l’équité », a dit M. Dubé, dans un communiqué diffusé sur la page Facebook du Conseil des Atikamekw de Manawan.

De son côté, le Centre d’amitié autochtone de Lanaudière organise une veillée à la mémoire de la victime, emportée à 37 ans, de 18 h à 20 h, à Joliette.

L’évêque de Joliette, Mgr Louis Corriveau, invite par ailleurs la population à une célébration commémorative, le 2 octobre à 16 h, à la cathédrale de Joliette.

À Montréal

À Montréal, une veillée aura lieu à la place Émilie-Gamelin, mardi à 19 h, pour rendre hommage à Mme Echaquan et demander l’adoption du Principe de Joyce, qui « vise à garantir à tous les Autochtones un droit d’accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé, ainsi que le droit de jouir du meilleur état possible de santé physique, mentale, émotionnelle et spirituelle ».