(Québec) Après la mort d’une fillette happée alors qu’elle marchait vers l’école, la coroner Géhane Kamel avait fait une recommandation importante : la construction d’un trottoir dans la rue Principale de Saint-Flavien.

Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse

Mais les résidants de ce village de Lotbinière en ont décidé autrement : dans un référendum qui s’est conclu le dimanche 5 septembre, ils ont rejeté dans une forte majorité l’idée que la municipalité emprunte 1,2 million de dollars pour construire un trottoir.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

La coroner Géhane Kamel a recommandé la construction d’un trottoir à Saint-Flavien, où une fillette de 11 ans a été tuée en se rendant à l’école.

L’issue du référendum a divisé la petite communauté de 1600 âmes : les parents d’Anaïs Renaud sont consternés, un couple a même mis sa maison en vente et la coroner Kamel se dit déçue de voir sa recommandation ignorée.

« J’ai appris pour le résultat du référendum et j’en suis désolée. Un coroner émet des recommandations pour sauver des vies. Celle d’Anaïs aurait pu être sauvée et son décès évité », a réagi la coroner Kamel, dans un courriel à La Presse.

« Il m’est difficile de me prononcer sur le choix des citoyens, mais la seule question que je garderais en tête : combien vaut une vie ? », ajoute l’auteure du rapport publié en mars 2020.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE

Étienne Renaud et Jacinthe Latulippe, parents d’Anaïs, étaient persuadés que le rapport du coroner allait entraîner la construction d’un trottoir.

L’issue du référendum – 489 contre et 112 pour – a ébranlé la famille d’Anaïs Renaud. « Tous ceux qui ont travaillé fort avec nous pour que les recommandations de la coroner soient appliquées sont amers et déçus », explique sa mère, Jacinthe Latulippe.

« C’est un manque de solidarité »

Louise Larochelle et Maurice Dubé ont été si choqués du résultat du référendum qu’ils ont décidé de mettre en vente leur maison, qu’ils avaient pourtant rénovée avec soin au fil des ans.

« Ça nous déchire. On a travaillé extrêmement fort sur la maison. C’est un sacrifice », explique Mme Larochelle.

« Mais avec mon conjoint, on avait pris l’engagement de s’en aller s’il n’y avait pas de trottoir. C’est un manque de solidarité », dit-elle.

Nous ne nous identifions pas à une certaine mentalité qu’il y a à Saint-Flavien.

Louise Larochelle, résidante

Plutôt que de simplement voter pour construire le trottoir, les élus ont décidé d’adopter un règlement d’emprunt. Cette façon de faire a ouvert la porte à un référendum.

« Vous avez clamé suivre le chemin de la démocratie, mais en réalité, c’était pour éviter d’affronter votre devoir. Car vous aviez un devoir envers le rapport de la coroner, les parents d’Anaïs et la sécurité des piétons dans votre village », a écrit Mme Larochelle dans une lettre envoyée aux élus. « Honte à vous. »

Pas de trottoir dans la rue Principale

Le matin du 1er mars 2018, Anaïs Renaud se rendait à l’école à pied. Saint-Flavien fait partie de ces villages qui n’ont pas de trottoir dans leur rue Principale. L’ancien trottoir, très endommagé, a été démantelé en 2002 pour faire place à un plus large accotement.

C’est pourtant dans cette artère que se trouvent les commerces et l’école. Les enfants, les piétons et les cyclistes empruntent donc l’accotement qui leur est réservé.

Mais ce matin-là, une conductrice a empiété sur l’accotement pour une raison qui n’a toujours pas été éclaircie. Le rétroviseur du côté passager a heurté la tête d’Anaïs. Elle est morte à l’hôpital le soir même. Aucune accusation criminelle n’a été déposée contre la conductrice.

Plusieurs voix ont alors exigé un trottoir dans le cœur du village. Le rapport de la coroner est venu donner du poids à leur demande.

« Laisser retomber la poussière »

Le maire de Saint-Flavien assure en entrevue que les citoyens qui ont rejeté le trottoir ne l’ont pas fait pour une question d’argent. Selon des calculs de la municipalité, il en aurait coûté 88 $ par année par propriété, durant 25 ans, pour éponger l’emprunt.

« Les gens nous posaient des questions, ça a causé de l’incertitude. Les gens en fauteuil roulant, à mobilité réduite, les gens à vélo », explique Normand Côté. Ceux-ci auraient été en quelque sorte inquiets de voir apparaître un trottoir, affirme le maire.

« On va laisser retomber la poussière », dit-il.

On va dépersonnaliser le débat parce que là, c’est très polarisant.

Normand Côté, maire de Saint-Flavien

Et malgré la mort d’Anaïs Renaud, malgré un rapport clair de la coroner, il veut maintenant créer une table de consultation pour trouver une autre option qu’un trottoir.

« Personne n’exerce le leadership attendu »

S’il assure que l’issue du référendum n’était pas une question d’argent, le maire Côté s’en prend tout de même au ministère des Transports du Québec (MTQ), qui refuse de financer le trottoir. La rue Principale est en fait la route 271, qui appartient au MTQ.

« La municipalité et le MTQ se renvoient un peu la balle et personne n’exerce le leadership attendu », s’indigne Sandrine Cabana-Degani, directrice de Piétons Québec.

Elle invite le MTQ à bonifier son programme d’aide pour les municipalités qui veulent un trottoir sur une route provinciale. Elle croit aussi que toute nouvelle route du MTQ dans un village, ou toute reconstruction, devrait prévoir un trottoir.

« Le rapport de la coroner a clairement établi que c’était une mort évitable et qu’un trottoir était nécessaire. Ça n’a pas de bon sens qu’on accepte que des enfants circulent sur une route du MTQ où il y a du camionnage et beaucoup de circulation sans un trottoir », lance-t-elle.

Invité à réagir à ce dossier, le ministre des Transports, François Bonnardel, a dit ne vouloir faire aucun commentaire vendredi. Il soutient que le choix appartient à la population de Saint-Flavien.