Pendant trois ans, Émilie Bourdages a vécu dans un film d’horreur. Battue sauvagement, violée à répétition par son conjoint de l’époque, Mathieu Vanasse-Carpentier. Elle était devenue « son esclave, son chien ». Elle a trouvé le courage de le quitter, et de porter plainte. Son ex-conjoint s’est retrouvé en prison et elle a entamé un long processus de guérison. Au moment où le nombre de féminicides atteint un nouveau sommet, elle a accepté de raconter son histoire à La Presse. Pour montrer à toutes les victimes de violence conjugale qu’il est possible de vaincre la peur.

Textes : Katia Gagnon
Textes : Katia Gagnon La Presse
Photos : Olivier Jean
Photos : Olivier Jean La Presse

L’horreur

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Les dessins réalisés au fil de ses années de thérapie par Émilie Bourdages donnent une idée de l'horreur qu'elle a vécue.

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Les dessins réalisés au fil de ses années de thérapie par Émilie Bourdages donnent une idée de l'horreur qu'elle a vécue.

Au cœur de l’une des premières tempêtes de neige de l’hiver 2009, Émilie Bourdages est au volant d’une voiture dont le pare-brise est en miettes. Elle a le visage complètement tuméfié. Elle ne porte qu’une camisole et un jean et elle est pieds nus. Elle file sur l’autoroute, au beau milieu de la nuit. La jeune femme fuit son conjoint, qui vient de la passer à tabac pendant près de quatre heures.

C’est lui qui a fracassé le pare-brise de la voiture. Puis, il l’a frappée à coups de poing, à coups de pied. Il a martelé sa tête sur le plancher de céramique avec tellement de force que les tuiles ont craqué. « Tu ne sortiras pas d’ici vivante », lui a-t-il dit à plusieurs reprises. Après quatre heures de sauvagerie, son conjoint, Mathieu Vanasse-Carpentier, l’a effectivement laissée pour morte sur le plancher de la salle de bains.

Une heure de route plus tard, Émilie Bourdages atteint sa destination refuge : Sainte-Geneviève-de-Batiscan, là où vit sa meilleure amie. Cette dernière est stupéfiée en la voyant. « J’avais l’air d’un boxeur à la fin d’un combat. » Dans leur tête, le scénario est clair : le lendemain, Émilie ira porter plainte à la police contre son conjoint.

Mais ce n’est pas ce qui se produit.

Quelques heures plus tard, Mathieu Vanasse-Carpentier revient chercher Émilie Bourdages. Et même si elle est passée à deux doigts de la mort, elle accepte de repartir avec lui. Au téléphone, quand elle lui a rappelé les gestes de la veille, il s’est effondré, a menacé de se suicider. Elle ne voulait pas, en plus, avoir une mort sur la conscience.

« L’emprise était déjà là. Il m’avait convaincue que je ne valais rien, que j’étais son chien, son esclave », résume la jeune femme.

Pourtant, un peu plus d’un an auparavant, à l’époque où elle rencontre Mathieu Vanasse-Carpentier, Émilie Bourdages était le contraire de l’image qu’on se fait d’une victime. Elle est issue d’une famille aimante, elle a des tonnes d’amis, elle réussit avec brio ses cours au cégep. C’est une sportive d’élite en basketball, et accessoirement ceinture noire de karaté. « Elle souriait à la vie », résume bien le juge François Huot dans son jugement rendu en février 2015 sur le cas Vanasse-Carpentier.

À 18 ans, elle rencontre le jeune homme, qui est opérateur de machinerie lourde. C’est la première fois qu’elle est en couple. Au départ, c’est le bonheur. Les premiers coups n’arriveront qu’après un an. « Il faut savoir qu’il n’y a pas de violence physique sans violence psychologique, note-t-elle. Tout part de là. »

La jeune femme décrit avec minutie le lent processus de sape de l’estime de soi qui n’implique au départ que des paroles, et prépare les coups. « Il testait constamment mes limites. » Et puis, arrivent les premiers gestes problématiques, serrer ses bras, la pousser contre un mur. Et bien après, des coups. Tout cela dans un insidieux continuum, qui reporte constamment sur la victime le poids des gestes qui sont faits.

Jusqu’à ce point culminant de violence, en décembre 2009. Que se passe-t-il dans sa tête lorsqu’elle s’assoit dans la voiture aux côtés de son bourreau pour retourner vivre avec lui ?

J’étais consciente que c’était un moment-charnière. Que si je ne prenais pas la bonne décision, les conséquences seraient importantes. Ç’a été le point de non-retour.

Émilie Bourdages

Deux mois seulement s’écouleront avant que Vanasse-Carpentier la frappe de nouveau. Et dans les deux années qui suivront, les violences ne cesseront d’augmenter. « À la fin, j’étais battue plusieurs fois par semaine. » Le tribunal estimera qu’elle a été violentée à 140 reprises.

Et c’est sans compter les violences sexuelles. Vanasse-Carpentier la soumet à des pratiques qui relèvent d’un véritable « sadisme sexuel ». Il lui fait absorber des cachets de métamphétamine avant de l’agresser sexuellement. Les gestes, particulièrement avilissants, surviendront à 25 reprises, établit le juge.

Pendant toutes ces années où elle est violentée, Émilie Bourdages maintient tant bien que mal une façade de normalité. Elle cache les coups sous du maquillage, s’abstient de participer à des réunions de famille quand les marques sont trop visibles. « La mission d’une femme battue, c’est de camoufler ce que tu vis. Sinon, tu vas mourir. »

Elle poursuit brillamment ses études universitaires en histoire. En 2011, elle décroche un emploi de guide touristique pour des groupes scolaires qui vont visiter Toronto et New York. Elle passe donc du temps à l’extérieur du domicile. « Cet emploi m’a redonné vie. J’étais morte à l’intérieur. Ce soir de décembre 2009, il avait tué mon âme », dit-elle.

Après un voyage avec Vanasse-Carpentier aux États-Unis, un séjour où il la bat et l’abandonne au bord de la route à deux reprises, elle annonce à son conjoint qu’elle le quitte. « Normalement, le moment de la séparation est très dangereux dans un cas de violence conjugale. Pas pour moi. Parce qu’il était tellement convaincu que j’allais revenir. »

La justice

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Les dessins réalisés au fil de ses années de thérapie par Émilie Bourdages donnent une idée de l'horreur qu'elle a vécue.

Février 2013. Il y a maintenant deux ans qu’Émilie Bourdages a laissé Mathieu Vanasse-Carpentier. Ce soir-là, il l’appelle. Il est dans un bar. Il a bu. Et il raconte à son ex comment sa nouvelle blonde a égaré une montre à laquelle il tient. « Il me disait qu’il avait envie de la battre. Et il le disait avec exultation. » La jeune femme ne dort pas de la nuit. « Dans ma tête, ma vie à moi était finie. Alors je me suis dit : au moins, sauve-la, elle. »

C’est donc pour sauver une pure inconnue, elle qui n’a jamais porté plainte et ne s’est même jamais rendue une seule fois aux urgences pendant les trois années où Vanasse-Carpentier l’a sauvagement agressée, qu’Émilie Bourdages décide de porter plainte à la police.

« En arrivant au poste, je tremble comme une feuille. Je suis sûre que Mathieu va sortir de nulle part et va me poignarder. » On s’occupe d’elle avec empressement et empathie, témoigne-t-elle.

J’encourage toutes les victimes de violence conjugale à porter plainte. C’est une reprise de pouvoir indescriptible. C’est le premier coup de hache que tu peux donner dans l’emprise. Personnellement, ç’a été la fondation de ma guérison.

Émilie Bourdages

Une équipe d’enquêteurs planche sur son cas. Pour eux, c’est une histoire particulièrement troublante. « On parle d’un cas de violence conjugale extrême », résume Émilie Bourdages. La stratégie des enquêteurs : documenter soigneusement les violences, ainsi que les menaces de mort, afin qu’après son arrestation, Vanasse-Carpentier reste détenu. Et ne soit donc pas un danger pour la jeune femme.

Le 31 juillet 2013, il est arrêté. « Je savais qu’il allait être arrêté, mais je ne savais pas qu’il y aurait autant de chefs d’accusation. » En tout, 29 chefs d’accusation, dont 2 de tentative de meurtre. Pour la première fois, la jeune femme voit son histoire médiatisée, ce qui lui donne un autre regard sur son cas. « On disait que c’était une histoire à glacer le sang. C’est spécial de lire ça sur ton propre cas. »

En parallèle, elle commence une thérapie avec un psychologue. Les épisodes de violences sexuelles, qu’elle avait refoulés au plus profond de son cerveau, refont surface, tout juste avant l’enquête préliminaire. « Raconter tout ça aux policiers, ç’a été l’un des épisodes les plus pénibles de ma vie. J’ai été incapable d’affronter leur regard. »

Mais pendant l’enquête préliminaire, elle témoigne avec aplomb.

Enfin, j’étais capable de me tenir debout devant lui. Et j’avais les mots pour dire ce qu’il m’avait fait. Il a vraiment été surpris de ma force.

Émilie Bourdages

Devant le juge, les avocats et son agresseur, elle décrit avec une précision chirurgicale une quinzaine d’agressions.

De son côté, Vanasse-Carpentier n’admet qu’une certaine responsabilité dans les gestes faits, soulignera le magistrat François Huot dans le prononcé de la sentence. « Il impute en grande partie ses crimes à sa consommation d’alcool et de drogue, ainsi qu’à la propension de son ex-conjointe pour la confrontation. » Bien qu’il l’ait vu sangloter, le juge Huot dit ne pas croire en la sincérité des regrets exprimés par l’accusé.

Questionné sur son degré de responsabilité, Mathieu Vanasse-Carpentier admet avoir « 60 et 70 % de responsabilité », dit-il. « Émilie, je ne l’ai jamais battue gratuitement, comme exemple, le gars qui arrive à la maison et qui est soûl et ramasse sa femme, dit l’homme. Il y a toujours un contexte dans lequel la violence s’est produite. »

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Émilie Bourdages feuillette le cahier dans lequel elle a accumulé les dessins réalisés au fil des années de thérapie.

Quelques jours avant le procès, coup de théâtre : Vanasse-Carpentier désire plaider coupable à 23 chefs d’accusation, en échange du retrait des deux chefs de tentative de meurtre. « Je n’y croyais pas », raconte Mme Bourdages. Il reste la peine à fixer. La procureure demande entre 10 et 13 ans. L’avocat de l’accusé, 36 mois.

En entendant ce chiffre, Émilie Bourdages craque. « J’ai arrêté de respirer. » Mathieu Vanasse-Carpentier est détenu depuis près de deux ans. S’il écope bel et bien de 36 mois, il pourrait repartir libre. Son niveau d’anxiété est tel qu’elle doit être hospitalisée en psychiatrie. « Je voulais être internée. Comme ça, j’étais protégée. Ni lui ni moi, on ne pouvait me faire du mal. » Elle passera six semaines à l’hôpital.

Une semaine avant sa sortie, le juge Huot prononce la sentence : 53 pages bien tassées. Il condamne Mathieu Vanasse-Carpentier à neuf ans de prison. En raison de la détention préventive, il a six ans et demi à purger. « Objectivement, c’est une sentence sévère », dit Émilie Bourdages.

Pendant son séjour en prison, Vanasse-Carpentier sera évalué par une psychologue, qui évoque la possibilité « d’une paraphilie liée au sadisme sexuel », indique la Commission nationale des libérations conditionnelles [CNLC] dans son évaluation du détenu. « Elle retient également un trouble de la personnalité limite avec des traits dépendants et narcissiques », note la Commission. Les commissaires notent que l’homme semble « peu habilité à [se] remettre en question ».

La CNLC refuse à Mathieu Vanasse Carpentier une première libération conditionnelle, notamment après avoir entendu le témoignage vibrant d’Émilie Bourdages. « La langue française, ni aucune autre langue, ne contient pas de mots assez forts, assez précis, pour décrire l’horreur dans laquelle Mathieu m’a plongée, noyée et abandonnée », déclare-t-elle notamment aux commissaires.

La CNLC accorde cependant à Vanasse-Carpentier une libération progressive à sa deuxième demande. Dans les faits, l’homme aura passé cinq ans et demi au pénitencier.

Un long combat pour l'indemnisation

Avant même de porter plainte à la police, Émilie Bourdages a déposé une demande au programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC). Elle met sur papier tout ce qu’elle a vécu. Elle écrit pendant deux semaines, se replonge dans ses souvenirs les plus douloureux : son témoignage tient sur 18 pages. En soumettant sa demande, elle apprend que le délai de prescription d’un an imposé par l’IVAC est écoulé depuis… 12 jours. Elle a fait appel de sa décision devant le Tribunal administratif du Québec. « J’ai réalisé que personne à l’IVAC n’avait lu ma demande. Une fois que j’étais hors délai, pour eux, c’était dossier réglé, dit-elle. L’IVAC, c’est la maison des fous. Ça ajoute au long combat des victimes. » Il faudra deux ans pour qu’elle soit finalement indemnisée.

La guérison

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Printemps 2014. Émilie Bourdages est en voyage à l’île de la Réunion, où elle doit faire un stage. Elle est toujours en attente du procès de Mathieu Vanasse-Carpentier, mais tout le monde l’a encouragée à se rendre au bout du monde pour achever son projet de fin d’études. Un matin, à l’aube, elle gravit le Piton des Neiges, 3000 mètres d’altitude. Après plusieurs heures d’ascension, elle voit le soleil se lever.

« J’étais au sommet de la montagne… et ça faisait écho à ma montagne à moi. Ma montagne intérieure. »

Cette montagne, c’est tout le chemin qu’il lui reste à faire pour guérir. Elle a dénoncé son agresseur, le processus judiciaire est enclenché. Mais elle est encore loin de la sérénité. Émilie est toujours terrorisée par Mathieu Vanasse-Carpentier, qui croupit pourtant dans une prison québécoise. Même à l’autre bout du monde, elle est dominée par la peur qu’il débarque.

« J’avais un plan de fuite, au cas où, raconte-t-elle. Et je l’ai presque utilisé. » Parce qu’un jour, sur l’internet, elle prend connaissance d’une évasion au Centre de détention de Québec, où est emprisonné son ex-conjoint. Elle est immédiatement persuadée – à tort, bien sûr – que c’est Mathieu Vanasse-Carpentier qui est monté à bord de l’hélicoptère, l’audacieux moyen d’évasion utilisé par les détenus. La terreur s’empare d’elle. « J’ai passé un très long 24 heures. »

Quelques mois plus tard, au moment du prononcé de la sentence, alors qu’elle est hospitalisée en psychiatrie, elle a l’impression d’être au plus bas.

Après la sentence, le doute s’est installé. J’ai eu l’impression que les séquelles que j’avais allaient être permanentes.

Émilie Bourdages

En effet, sa vie après la violence conjugale est encore un cauchemar. Crises de panique, idées suicidaires, problèmes de sommeil majeurs. Pendant l’enquête préliminaire, elle dit au juge qu’elle vit « en ermite ». Le psychologue Christophe Herbert estime qu’elle est atteinte de trouble de stress post-traumatique chronique.

« Dans une commode, près de son lit, elle a pris soin de déposer son passeport et un double de sa carte de débit de manière à pouvoir apporter avec elle [ces articles] s’il lui fallait s’échapper par la fenêtre de sa chambre. Elle s’assure toujours que le réservoir à essence de son véhicule est plein et conserve près d’elle un double des clés de celui-ci. Dans chaque pièce, elle a également entreposé un objet pouvant servir d’arme contre un agresseur », écrit le juge Huot.

Mais pendant ces longs mois où elle était hantée par la terreur, Émilie Bourdages avait déjà posé les fondations d’une reconstruction. Elles étaient invisibles, mais bien réelles. Il lui faudra deux ans et demi de thérapie pour venir à bout de ses démons. Pour cesser de minimiser ce qu’elle a vécu. Pour cesser de penser que c’était elle, la responsable de ces coups.

Elle termine sa maîtrise, puis son doctorat. Et puis, au printemps 2016, un couple d’amis lui présente Keven Rice. Son psychologue la convainc de donner une chance à ce nouvel amoureux. « Il m’a dit : “Arrête de tester l’eau de la piscine et plonge dedans.” » Son nouveau conjoint connaît toute son histoire.

Il n’a pas essayé de me sauver, il a marché avec moi. Je n’ai plus honte. J’ai au contraire un sentiment de grande fierté de m’en être sortie.

Émilie Bourdages

Mathieu Vanasse-Carpentier est sorti de prison en 2019. Il n’a jamais tenté de la contacter.

Aujourd’hui, Émilie Bourdages est professeure au département de marketing de l’Université du Québec à Chicoutimi. Et quand La Presse l’a retrouvée afin de recueillir son témoignage, dans le contexte où les féminicides se multiplient, elle n’a pas hésité longtemps avant d’accepter. Parce qu’elle avait un message pour toutes les femmes qui vivent de la violence conjugale.

« Sortez de là. Parce que chaque jour pourrait être le dernier, dit-elle. Et dénoncez. Parce que oui, malgré les ratés du système, il y a des cas comme le mien où ça se passe bien. »

Pour que nous puissions publier ce reportage, Émilie Bourdages a fait lever, devant le tribunal, l’ordonnance de non-publication qui protégeait son identité. Elle tenait à livrer ce témoignage sous son vrai nom, avec sa photo. À visière levée.

« Je n’ai plus peur. »