(Québec) La série noire de féminicides pousse le gouvernement Legault à redoubler d’efforts dans la lutte contre la violence conjugale. Un mois après avoir présenté des « miettes » dans son budget, il corrige le tir et débloque tout près de 223 millions de dollars supplémentaires en cinq ans, dont quelque 90 millions sont destinés aux maisons d’hébergement pour femmes, a appris La Presse.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Dix féminicides sont survenus au Québec depuis le début de l’année, dont deux la semaine dernière. C’est aussi exceptionnel qu’inquiétant : on a dépassé le triste bilan de l’an dernier en moins de quatre mois et on s’approche de la moyenne annuelle (12). C’est sans compter la hausse significative des appels à l’aide et des signalements en matière de violence conjugale.

Talonné par les partis de l’opposition en Chambre, le premier ministre François Legault déclarait il y a un mois qu’il faisait « personnellement » de la lutte contre les féminicides « une priorité » et qu’il entendait s’« assurer qu’on agisse ». La vice-première ministre Geneviève Guilbault a reçu presque aussitôt le mandat de coordonner la mise en œuvre de mesures pour enrayer le phénomène.

Elle présentera ce vendredi en compagnie de la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, les moyens que le gouvernement se donne : 222,9 millions de dollars en cinq ans sont ajoutés à la lutte contre la violence conjugale.

90 millions pour les maisons d’hébergement

L’annonce se fera en compagnie des porte-parole des deux organismes qui représentent les maisons d’hébergement – la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes et le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. Une entente est intervenue au cours des derniers jours entre eux et le gouvernement. Le financement des maisons d’hébergement est ainsi revu à la hausse d’environ 90 millions en cinq ans – en plus de ce qui était prévu dans le budget du 25 mars.

Les deux organismes avaient fait une sortie cinglante contre le gouvernement à la suite du dépôt de ce budget. Québec avait limité à 4,5 millions de dollars par année son aide supplémentaire aux maisons d’hébergement. « Des miettes ! », avait réagi le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. Le gouvernement avait essuyé une pluie de critiques à l’Assemblée nationale sur le sujet. Le ministre des Finances, Eric Girard, avait ouvert la porte à des « sommes supplémentaires ». Les 222,9 millions seraient puisés dans sa provision pour faire face aux imprévus.

En 2019-2020, les 43 maisons membres du Regroupement ont hébergé quelque 2600 femmes et 2100 enfants. De son côté, la Fédération représente 36 maisons qui hébergent chaque année près de 3000 femmes et 1500 enfants.

Le taux d’occupation avoisine, voire dépasse, 100 %, et les maisons refusent près de 10 000 demandes d’hébergement chaque année faute de places libres au moment de l’appel, selon la Fédération.

Les deux organismes offrent d’autres services que l’hébergement à des milliers de femmes chaque année.

La cagnotte de 222,9 millions servira également à rehausser les services d’aide destinés aux hommes, à créer des équipes spécialisées en violence conjugale dans les corps policiers, à augmenter la prévention notamment dans les communautés autochtones et à soutenir les maisons de « deuxième étape » qui permettent aux femmes de reconstruire leur vie.

Elle s’ajoute aux 180 millions en cinq ans annoncés par le gouvernement Legault il y a un an pour la mise en œuvre d’un plan d’action pour lutter contre la violence conjugale. Comme François Legault l’a reconnu lui-même, une part de cette aide a tardé à se rendre sur le terrain, en particulier dans les maisons d’hébergement.

Nombreuses recommandations

Ce ne sont pas les idées qui manquent concernant les moyens à prendre pour contrer la violence conjugale. Depuis des mois, des travaux sont en cours au sein d’un comité transpartisan composé de députées de tous les partis, sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale.

Son comité d’experts a déposé un rapport comprenant 190 recommandations le 15 décembre. Il propose d’assurer un meilleur soutien aux victimes et de créer un tribunal spécialisé en matière d’agressions sexuelles et de violence conjugale. Le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, vient de charger un groupe de travail de se pencher sur la création d’un tel tribunal.

En décembre, le Bureau du coroner a présenté un rapport au sujet des morts liées à la violence conjugale. On y retrouve une vingtaine de recommandations.

Au Québec, les services policiers enregistrent chaque année autour de 20 000 infractions commises en contexte conjugal. Dans près de 80 % des cas, la victime est une femme.

Extrait du rapport du Bureau du coroner

Québec observe une hausse des signalements et des accusations en matière de violence conjugale. Entre 2015 et 2020, le nombre de signalements a augmenté de 12 % ; le nombre d’accusations devant les tribunaux, de 45 %.

Les 10 féminicides déplorés depuis le début de l’année témoignent d’une tendance inquiétante. Selon la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, ses 36 maisons membres ont soutenu près de 300 femmes disant avoir été victimes d’une tentative de meurtre au cours de la dernière année.

BESOIN D’AIDE ?

SOS violence conjugale : 1 800 363-9010, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7

Centres d’aide aux victimes d’acte criminel (CAVAC) : 1 866 532-2822

> Consultez le site de SOS violence conjugale

> Consultez le site des CAVAC

> Consultez le site d’À cœur d’homme 

> Consultez le site de L’R des centres de femmes