« Phase terminale. »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Lorsque le verdict sans appel est tombé, Nadia Chaudhri a senti son monde s’écrouler.

En juin 2020, le diagnostic était déjà sans pitié pour cette mère de 43 ans : cancer de l’ovaire avancé.

Neuf mois plus tard, après un confinement qui avait déjà retardé son diagnostic, après une opération et des traitements de chimiothérapie extrêmement pénibles, c’était pire encore.

Après une occlusion intestinale qui l’a conduite aux urgences, les nouvelles étaient très mauvaises. Il y avait déjà récidive. Le cancer était incurable. Tout traitement additionnel était palliatif et consistait à « acheter » du temps.

Sa gorge se serre. Sa voix, toute douce, s’éraille.

« Le médecin m’a dit : « Faites vos derniers préparatifs. » »

Ses beaux-parents et sa mère, qui vivent aux États-Unis, ont eu la permission de faire le voyage pour venir la voir à Montréal.

« Ils vont rester dans les parages aussi longtemps qu’il le faudra… »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

La Dre Nadia Chaudhri, professeure associée au département de psychologie de l’Université Concordia, est atteinte d’un cancer en phase terminale.

Mais tout n’est pas terminal, même en phase terminale, s’est dit la Dre Nadia Chaudhri, qui est professeure agrégée au département de psychologie de l’Université Concordia.

Avant que le diagnostic tombe, cette neuroscientifique passionnée par son travail était au sommet de sa carrière, avec un laboratoire de recherche foisonnant et une foule de projets en gestation. Tout a été brutalement interrompu. Mais pas question de laisser le cancer tout emporter sur son passage.

C’est ainsi que, tout en annonçant sur Twitter que le cancer la forçait à quitter de façon beaucoup trop précoce son laboratoire, Nadia Chaudhri a décidé de lancer une collecte de fonds pour offrir des bourses à de jeunes chercheurs issus de minorités, marginalisés ou de milieux défavorisés, sous-représentés dans son domaine.

> Voyez le fil Twitter de Nadia Chaudhri (en anglais)

La cause lui tient particulièrement à cœur. Elle-même d’origine pakistanaise, elle a dû surmonter bien des obstacles pour se tailler une place dans un milieu universitaire dominé par des hommes blancs.

Née à Karachi d’un père pakistanais et d’une mère britannique, Nadia Chaudhri n’a pas grandi dans un milieu aisé. Mais c’était un milieu où l’éducation était très valorisée. À 17 ans, encouragée par son père, elle a quitté seule son pays pour poursuivre ses études aux États-Unis, avec deux valises et beaucoup de détermination. Durant ses études de premier cycle, elle s’est initiée aux neurosciences. « Je suis devenue fascinée par le cerveau, le comportement et la dépendance. À l’époque, j’ai commencé à fumer la cigarette et j’ai réalisé que je ne pouvais plus arrêter ! »

Sa thèse de doctorat à l’Université de Pittsburgh portait sur la façon dont la nicotine affecte le cerveau. Elle a ensuite fait un stage postdoctoral à l’Université de Californie à San Francisco avant d’être recrutée par Concordia en 2010. Ses recherches l’ont amenée à s’intéresser à la dépendance comme étant le résultat non pas d’un manque de volonté, mais bien d’un processus biologique qui mérite d’être traité et au cours duquel les gens ont besoin de soutien.

Tout au long de son parcours universitaire aux États-Unis, Nadia Chaudhri a dû faire face à des difficultés financières parce qu’elle n’était pas citoyenne américaine. Heureusement, elle a pu compter sur des professeurs qui ont cru en elle et sur des organisations scientifiques qui soutenaient les étudiants, quel que soit leur statut d’immigration. Femme dans un monde d’hommes, musulmane et Pakistanaise aux États-Unis au lendemain du 11 septembre 2001, elle a aussi eu son lot de défis.

Déterminée à donner un coup de pouce à de jeunes scientifiques qui se heurtent trop souvent à du racisme, à du sexisme et à d’autres formes de préjugés, elle a senti l’urgence de le faire tout récemment, alors qu’on lui a annoncé sur son lit d’hôpital qu’elle vivait sur du temps emprunté.

« Ma médecin m’a dit littéralement : « Nous allons te donner ta chimiothérapie lundi et, avec un peu de chance, nous allons pouvoir te donner ton prochain traitement dans quatre semaines. » Elle a en quelque sorte posé une ligne de temps sur ma vie, qui n’est pas en accord avec ce que je ressens ! »

Elle rit en me racontant ça, comme pour mieux défier la peur et l’inquiétude.

Pendant trois jours, la chercheuse a hésité à lancer la campagne mise sur pied avec l’aide de la superviseure de son postdoc. Elle craignait que ça ne lève pas. Et puis, elle s’est finalement lancée.

« La réponse a été incroyable ! On a récolté 50 000 $ en moins d’une journée ! »

Une semaine plus tard, plus de 100 000 $ ont été amassés sur le site GoFundMe. « Les gens ont été si généreux. Ça m’a soufflée. Et tous les témoignages qui ont suivi… »

Nadia Chaudhri en a été profondément émue.

À un moment où l’on a parfois l’impression que les réseaux sociaux ne sont plus qu’un laboratoire de haine et que la pandémie a épuisé nos réserves collectives d’empathie, son fil Twitter s’est rempli de messages d’amour et de soutien.

C’est magique de voir tout ce que les gens écrivent. Toute cette gentillesse… J’alterne entre pleurer de joie et marcher sur les nuages !

Nadia Chaudhri

* * *

Toute cette gentillesse arrive à point. Lorsqu’elle regarde son fils de 6 ans, des questions la hantent. Combien de temps encore pourra-t-elle le voir grandir ?

« Je le regarde et je me dis : est-ce que je serai là quand il aura 7 ans ? C’est vraiment dur… »

Sa voix se brise encore.

Elle ne saura qu’à la fin du mois comment son corps répondra à son traitement actuel de chimio, qui fonctionne auprès de 10 % à 12 % des patients.

« On ne sait jamais ce qui peut arriver. Dans un tel contexte, cette campagne m’a offert un bouclier contre mes incertitudes. Cela me permet de ne pas m’y attarder, de me concentrer sur quelque chose d’incroyablement positif et de réfléchir à l’héritage que je veux laisser. Sans en faire un truc narcissique, savoir que je peux avoir un impact bon et durable pour des étudiants rend les choses beaucoup plus faciles à gérer mentalement. »

Nadia Chaudhri se sent reconnaissante pour toute la bonté que cette campagne a mise en lumière. Reconnaissante aussi d’être si bien soutenue par ses proches, ses amis et ses collègues.

« Même si le diagnostic de cancer a été dévastateur à bien des égards, j’ai commencé à ressentir récemment qu’il y a encore de la place pour la paix. Encore de la place pour l’amour. Je célèbre ces choses un instant à la fois. »