Si Mark Carney voulait faire taire les rumeurs, il a manqué une belle occasion.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Depuis des années, les libéraux rêvent de recruter l’ex-gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre.

Cette fin de semaine, il a fait sa profession de foi libérale à leur congrès. Il a promis de faire « tout ce qu’il peut » pour aider les troupes de Justin Trudeau. Il ressent « la responsabilité de servir ».

Il pourrait se lancer… ou pas.

Jusqu’ici, le mystère demeure. Difficile de trouver des sources crédibles à ce sujet. M. Carney lui-même n’a peut-être pas encore décidé. Après tout, rien ne presse. Malgré sa feuille de route enviable, il n’a que 56 ans.

Certains libéraux gardent la tête froide. Ils se souviennent du naufrage de Michael Ignatieff et du bilan mitigé de Bill Morneau.

Leur cas est toutefois différent.

M. Ignatieff, fils de diplomate, avait une carrière universitaire à l’étranger. Il se spécialisait dans les droits de la personne. Défenseur de l’ordre libéral, il avait appuyé l’invasion de l’Irak en 2003. Stephen Harper n’avait pas eu besoin de peser trop fort sur le crayon pour le dépeindre en élite déconnectée qui n’était « qu’en visite » au Canada.

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Mark Carney, ex-gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre

M. Morneau avait quant à lui fait toute sa carrière dans le privé. À 27 ans, il avait rejoint la firme d’actuariat créée par son père, avant d’en devenir le patron quelques années plus tard.

Carney vient d’une bonne famille — son père était professeur à l’université —, mais il n’est pas né aristocrate ou héritier. Et surtout, il a de l’expérience. À la Banque du Canada, il a combattu la crise financière de 2008. Et en Angleterre, il a affronté la tempête du Brexit. Enfin, il est envoyé spécial de l’ONU pour le climat. Son nouvel essai touffu, Value(s), regorge à la fois de réflexions théoriques et de propositions concrètes.

Comme banquier central, il n’avait pas besoin de plaire aux électeurs. Mais il mettait néanmoins en place des politiques publiques, ce qui n’était pas le cas de MM. Ignatieff et Morneau.

Voilà pourquoi des libéraux se disent que cette fois, ce pourrait être différent. Ils le voient presque en sauveur. Il y a toutefois un léger détail : le Parti libéral a déjà un premier ministre au pouvoir, et il mène dans les sondages. Autre chose qui fait réfléchir, le parti a une dauphine crédible, Chrystia Freeland.

S’il ne fait pas le grand saut, M. Carney pourra se consoler avec son nouveau poste chez Brookfield Asset Management, une société qui gère des actifs de 550 milliards.

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La présence de M. Carney prouve que les libéraux sont un parti de banquiers, a lancé le chef néo-démocrate Jagmeet Singh à son propre congrès la fin de semaine dernière.

Les vedettes du Parti libéral sortent souvent du même moule : homme dynamique dans la force de l’âge au sourire étincelant, indépendant de fortune, qui est invité aux cocktails de l’élite et qui y glisse quelques mots bien sentis sur la justice sociale…

Le NPD rappelle non sans raison que le portefeuille de Brookfield n’est pas tout à fait carboneutre, contrairement aux prétentions de M. Carney. Cela relève toutefois plus du débat technique que du scandale.

M. Singh manque d’arguments. Pour combattre la crise du climat, il faut des scientifiques et des environnementalistes, mais aussi des leaders du monde des affaires. Et M. Carney a été l’un des plus efficaces promoteurs d’une réforme de la finance. Son discours devant le géant de l’assurance Lloyds, à Londres en 2015, a marqué le milieu.

Ce n’est pas M. Singh qui va convaincre Bay Street ou Wall Street de désinvestir dans les énergies fossiles.

En fait, ce sont plutôt les conservateurs qui pourraient se permettre des railleries. Car si le banquier devait se joindre aux libéraux, il serait entouré de gens qui ne s’intéressent plus beaucoup aux chiffres, comme le montre le débat sur le revenu minimum garanti.

Les militants libéraux ont voté en faveur. Or, le Directeur parlementaire du budget a déjà calculé que la facture nette s’élèverait à environ 80 milliards de dollars par année. Et il y aurait des effets pervers, comme la baisse des heures travaillées.

Vrai, la mesure a peu de chances de se retrouver dans leur plateforme électorale. Mais il y aurait encore plusieurs mesures coûteuses, comme le programme pancanadien d’assurance médicaments — que les libéraux promettent depuis 20 ans, sans jamais agir — et le réseau national de garderies calqué sur celui du Québec.

Les libéraux aimeraient avoir la bénédiction de M. Carney sur ces dépenses, qui empiètent sur les compétences du Québec. Mais il est resté sibyllin. Et on se demande ce que dit en coulisses le nouveau sous-ministre des Finances, Michael Sabia…

On en saura plus le lundi 19 avril lors du dépôt du budget, le premier depuis deux ans.

Les conservateurs sont les seuls à vouloir rééquilibrer le budget. Ils prendraient 10 ans pour le faire. Mais alors, pourquoi n’attirent-ils pas un banquier comme M. Carney ? À cause de leur position dogmatique et antiscientifique sur le climat.

Le chef conservateur Erin O’Toole accuse M. Trudeau de s’être déplacé vers la gauche, mais lui s’est isolé dans la marge. Même aux yeux des leaders de la finance, il passe pour un dinosaure du climat. Cela devrait l’inquiéter.