Ce n’est pas parce que l’opposition crie qu’elle ne s’amuse pas.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Il y avait au moins autant de vengeance que d’indignation dans les questions des libéraux au sujet du caquiste Louis-Charles Thouin.

Le député de Rousseau s’est révélé d’un spectaculaire manque de jugement, assez pour faire l’objet d’enquêtes de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) et de la commissaire à l’éthique de l’Assemblée nationale.

Pendant des années, les libéraux ont reçu des tomates pour des raisons similaires.

Des caquistes comme Éric Caire déchiraient leur chemise. À la Coalition avenir Québec (CAQ), c’est tolérance zéro pour le manque d’éthique, se vantaient-ils.

Quand on n’a jamais connu autre chose que l’opposition, il est facile de rester pur.

Aujourd’hui, ils découvrent les vertus de la nuance. Gouverner n’est pas si simple, se disent-ils en voyant leur crachat redescendre de plus en plus vite vers leur visage.

La semaine dernière, on a appris que l’UPAC s’intéressait à M. Thouin. François Legault a attendu une semaine avant de l’éjecter de son caucus. Ce délai se défend.

Le problème, c’est qu’il prônait autre chose dans l’opposition.

M. Legault découvre que la « tolérance zéro » ne venait pas avec un manuel d’instructions.

* * *

Faut-il expulser un député au premier soupçon ? Au début d’une enquête ? Ou en attendre la conclusion ?

La décision varie au cas par cas.

Même si la présomption d’innocence compte, représenter un parti n’est pas un droit. Cela exige aussi de la confiance et le respect de certaines valeurs.

En matière de conflits d’intérêts, M. Thouin se démarque. Son portfolio d’erreurs est épais et diversifié.

Avant d’être élu député en 2018, il a été maire de Saint-Calixte et préfet de la MRC de Montcalm, dans Lanaudière. Il voulait alors dézoner 17 millions de pieds carrés de terres agricoles. Québec refusait, notamment parce que cela aurait accéléré l’étalement urbain.

À titre d’adjoint parlementaire de la ministre des Affaires municipales, il participait aux rencontres sur le schéma d’aménagement de son ancien territoire, comme l’a exposé La Presse. Malgré l’avis défavorable des experts de trois ministères, son gouvernement caquiste a dézoné ces terres agricoles…

> (Re)lisez notre enquête

Le Journal de Montréal a ensuite révélé qu’en 2010, M. Thouin aurait mis fin au contrat avec une société animalière pour faire appel à un organisme qu’il avait cofondé et que sa conjointe dirigeait. Il serait aussi intervenu pour que son service de l’urbanisme dézone un terrain à la demande d’un ami. Et il aurait voté pour vendre un terrain de la Ville à une société de loisir dont sa belle-fille était directrice.

La commissaire à l’éthique à l’Assemblée nationale enquêtait déjà sur le rôle de M. Thouin dans le dézonage agricole. La semaine dernière, on a appris que l’UPAC faisait des vérifications pour le contrat animalier.

François Legault le gardait malgré tout dans son équipe. L’image était gênante. M. Thouin, maire à l’éthique douteuse, était l’adjoint de la ministre Sonia LeBel, ex-procureure de la commission Charbonneau…

À la décharge des caquistes, M. Thouin ne siégeait pas au gouvernement. Aussi, faire l’objet d’une enquête de la commissaire à l’éthique ne suffit pas pour être renvoyé du caucus – puisque l’opposition peut exiger de telles enquêtes, cela lui donnerait un pouvoir d’expulser ses rivaux. Et enfin, l’expression « sous surveillance de l’UPAC » n’était pas limpide.

Mais ce n’est plus le cas. M. Thouin est bel et bien visé par une enquête, a-t-on appris mardi. Alors il a été largué.

Québec solidaire était heureux de conclure que la Coalition avenir Québec n’est pas différente des libéraux.

Cette analyse me semble un peu datée.

Les scandales éthiques provenaient du Parti libéral sous Jean Charest, et ils étaient facilités par la culture généralisée des prête-noms et par les objectifs de financement imposés par M. Charest lui-même.

Cette époque est révolue. Il n’y a plus de problème systémique. Seulement des individus sans jugement. Et, surprise, les caquistes découvrent qu’ils ne sont pas à l’abri de la nature humaine.

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Dans l’opposition, M. Legault avait expulsé en 2017 son député Claude Surprenant pour avoir accordé un contrat de 700 $ à sa conjointe et pour une réclamation de dépense injustifiée d’environ 500 $.

C’était plus une faute qu’un scandale. Mais le chef caquiste voulait se donner toute la légitimité pour attaquer les libéraux Sam Hamad et Laurent Lessard, qui restaient au caucus malgré les enquêtes de la commissaire à l’éthique.

Avec M. Thouin, M. Legault ne se contredit pas vraiment. Mais un autre cas montre qu’il s’est un peu trop confortablement installé au pouvoir : celui de Pierre Fitzgibbon.

Le ministre de l’Économie, son ami, bénéficie d’une grande tolérance. M. Fitzgibbon garde sa confiance même si la commissaire à l’éthique prépare une quatrième enquête à son sujet à cause de placements privés qu’il n’a pas encore vendus.

Le premier ministre plaide que le code d’éthique est mal adapté à la situation particulière de M. Fitzgibbon. Ce n’est pas faux, mais il aurait fallu s’y intéresser avant son saut en politique. Et cela n’excuse pas leur désinvolture face à la commissaire à l’éthique.

Il est là, le plus grand risque pour les caquistes à la suite de ces controverses. La perception d’arrogance. L’impression que le parti n’est pas si différent des autres.