Des huissiers sont lancés dans une chasse au trésor à Montréal. Ils doivent retracer les biens d’un diplomate haïtien qui dit avoir perdu l’équivalent d’un demi-million de dollars lorsque ses affaires ont été bradées pour une bouchée de pain à l’encan, sans son consentement. Au cœur de cet imbroglio diplomatique : or, argent, diamants et des œuvres de grands noms de l’art antillais contemporain.

Publié le 23 mars 2021
Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

Roxanne Balthazard a un talent pour flairer les aubaines. À l’été 2019, lors d’un encan, elle a payé 1379 $ pour mettre la main sur le contenu du casier B227 de l’entreprise Entrepôt Public, en bordure de l’autoroute Métropolitaine, à Montréal.

Le concept a été popularisé par la téléréalité américaine Storage Wars (La guerre des enchères, au Québec) : les propriétaires de mini-entrepôts vendent le contenu des unités « abandonnées » au plus offrant. Les acheteurs peuvent jeter un œil de l’extérieur pour jauger la valeur du lot, sans connaître le contenu détaillé. Une unité constitue un seul lot, à prendre ou à laisser, d’un seul bloc.

Après la transaction, certains acheteurs découvrent que leur casier ne contenait aucun article de valeur. D’autres, comme Mme Balthazard, frappent le gros lot.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

L’édifice d’Entrepôt Public où se trouve le casier B227, dont Roxanne Balthazard a acheté le contenu lors d’un encan

Le casier B227 contenait plusieurs objets valant une fortune, notamment une collection d’œuvres d’art haïtiennes.

L’ensemble comprenait trois tableaux, une statue et un buste en bronze d’Anioclès Grégoire, créateur du monument Toussaint-Louverture à Québec. S’y trouvaient aussi un tableau d’Hervé Lebreton et cinq d’Ernst Louizor, peintre impressionniste qui a beaucoup exposé en Europe et aux États-Unis. Dix-neuf autres tableaux complétaient la collection.

Le 10 janvier 2020, à 9 h du matin, un huissier s’est présenté chez l’acheteuse. Il lui a expliqué que le casier « abandonné » dont elle avait acquis le contenu était celui de Justin Viard, ancien consul général d’Haïti à Montréal. M. Viard, qui est aujourd’hui représentant permanent de son pays auprès de l’Office des Nations unies à Genève, estime les biens perdus à 500 000 $. Il juge la transaction illégale, puisqu’il était seulement en retard de quelques mois dans le paiement de son loyer.

30 minutes pour payer

L’affaire est résumée dans la poursuite que le diplomate a déposée devant la Cour supérieure à Montréal.

Justin Viard a quitté le Québec en 2019 après plusieurs années en poste à Montréal, comme consul général et chef de poste du consulat. Il a remisé ses biens temporairement chez Entrepôt Public.

PHOTO TIRÉE DU SITE DU CONSULAT GÉNÉRAL DE LA RÉPUBLIQUE D’HAÏTI À MONTRÉAL

Le consulat général d’Haïti à Montréal, rue Léo-Pariseau

« Les biens devaient être entreposés jusqu’à ce que je trouve un nouveau domicile pour les déménager », explique dans sa requête le diplomate, qui a aussi travaillé dans le secteur bancaire ainsi que comme professeur de droit par le passé.

Le 25 juillet 2019, il dit avoir reçu un courriel l’avisant qu’il était en retard de trois mois dans le paiement du loyer pour son mini-entrepôt et que ses biens allaient être mis à l’encan le jour même. Il jure n’avoir reçu aucun avertissement préalable.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Justin Viard, ancien consul général d’Haïti à Montréal, est maintenant en poste à Genève, en Suisse.

Il convient de préciser qu’à cette époque, j’étais à l’extérieur du pays et je n’ai pas pu me rendre à l’espace et que la défenderesse ne me laissait qu’un délai de 30 minutes pour pouvoir répondre à une telle demande.

Justin Viard, ancien consul général d’Haïti à Montréal

Il dit avoir proposé de payer immédiatement, sans recevoir de réponse. Lorsqu’il est accouru à Montréal, on lui a même refusé l’accès à l’édifice de Entrepôt Public.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Façade de l’édifice d’Entrepôt Public où étaient remisés les biens du diplomate Justin Viard

M. Viard estime avoir été floué et demande à la cour de l’aider à récupérer ses biens. En attendant que la cause soit tranchée sur le fond, il a tenté de retracer où ceux-ci étaient rendus, ce qui s’est avéré ardu, dit-il.

Il a dû obtenir une ordonnance judiciaire pour qu’on lui dévoile le nom de Mme Balthazard. Celle-ci avait déménagé, et semblait injoignable par téléphone, selon lui. Les huissiers s’y sont pris à trois fois avant de réussir à lui signifier une mise en demeure lui demandant de communiquer avec les avocats de M. Viard.

Lorsqu’un huissier s’est présenté chez l’acheteuse pour saisir les biens afin de les garder dans un lieu neutre en attente du procès, il a trouvé les œuvres d’art, dont la valeur estimée par le diplomate est de 208 000 $. Mais presque tout le reste n’y était pas.

« Seule une partie des biens ont pu être saisis puisque la mise en cause a mentionné à l’huissier que les autres biens avaient été jetés ou vendus », indiquent les avocats de M. Viard dans un document judiciaire.

Rolex, argenterie et champagne introuvables

L’acheteuse a ajouté qu’une partie des choses que l’ancien consul dit avoir entreposées dans son casier n’étaient pas là lorsqu’elle en a pris possession : aucune trace, selon elle, des bijoux, montres Rolex, caisses de champagne, argenterie, cartes-cadeaux pour l’essence et appareils électroniques dont le diplomate estime la valeur à plus de 100 000 $.

Ni M. Viard ni Mme Balthazard n’ont répondu aux demandes d’entrevue de La Presse.

Mme Balthazard a dit au tribunal qu’elle était disposée à coopérer avec la justice dans cette affaire. Les recherches se poursuivent pour déterminer ce qu’il est advenu des articles manquants.

L’entreprise Entrepôt Public, de son côté, affirme qu’elle était en droit de vendre les biens de l’ancien consul puisqu’il ne payait plus son loyer. L’entreprise affirme qu’elle donne toujours plusieurs avis aux clients avant d’utiliser cette « solution de dernier recours ».

« Le cas de M. Viard ne constitue pas une exception à cet usage. Celui-ci a été informé à de nombreuses reprises, sur une période de plusieurs mois, des arrérages dus à notre cliente et de son obligation de payer son loyer. Comme prévu au contrat, à défaut de payer le loyer, les biens peuvent être vendus par notre cliente », souligne MJean-Pierre Sheppard, avocat de l’entreprise.

Exemples de biens que veut récupérer Justin Viard, avec son estimation de la valeur 

Saisis chez l’acheteuse dans l’attente du jugement

– Œuvres d’art : 208 000 $

Introuvables, que l’acheteuse dit avoir donnés

– 60 paires de chaussures : 21 000 $

– 70 habits : 35 000 $

– 3000 livres : 75 000 $

– 4 caisses de vin Châteauneuf-du-Pape : 14 400 $

Introuvables, que l’acheteuse dit ne jamais avoir vus

– Montre Rolex en or 18 carats : 35 000 $

– Montre Rolex Submariner : 11 700 $

– Montre Rado et montre Raymond Weil : 2500 $

– Boutons de manchette en or 18 carats : 3800 $

– Bague en or et diamant : 3000 $

– Ensemble d’argenterie en argent massif 12 personnes : 1700 $

– Cartes-cadeaux Ultramar pour essence : 14 000 $

– Bijoux : 8300 $