Un appartement saccagé, ça se répare. Mais comment réparer une vie saccagée par l’injustice ?

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

En attendant que Mamadi III Fara Camara obtienne justice pour la terrible erreur policière et judiciaire qu’il a subie, la moindre des choses serait d’adoucir sa vie en lui accordant dès maintenant la résidence permanente pour des motifs humanitaires.

C’est ce que demandent à juste titre ses avocats qui ont écrit, vendredi, au ministre fédéral de l’Immigration, Marco Mendicino, afin qu’il utilise son pouvoir discrétionnaire pour régulariser rapidement le statut de M. Camara, étudiant guinéen de 31 ans, venu au Québec il y a près de quatre ans. Une lettre a aussi été envoyée à la ministre provinciale de l’Immigration, Nadine Girault, afin que M. Camara puisse obtenir un Certificat de sélection du Québec pour motifs discrétionnaires.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Mamadi III Fara Camara, à sa sortie du palais de justice de Montréal, le 3 février

Alors que les demandes pour motifs humanitaires classiques peuvent prendre un an et demi à être étudiées, on enjoint ici au ministre Mendicino d’utiliser son pouvoir discrétionnaire pour accorder sur-le-champ la résidence permanente à M. Camara (ce que l’on appelle dans le jargon un octroi « à l’initiative du ministre »).

« L’objectif, ce serait qu’en signe de réparation relativement symbolique, on lui octroie la résidence permanente pour qu’il soit en paix, avec ses enfants à naître et sa conjointe. Ça nous semblerait un moindre mal. Et c’est un geste positif qui ne coûte rien », m’explique l’avocat Guillaume Cliche-Rivard.

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Imaginez un instant être un étudiant guinéen sans histoire qui rêve de poursuivre ses études au Québec, d’y faire sa vie et d’y fonder une famille.

Imaginez que pour réaliser votre rêve, vous arrivez à décrocher des bourses prestigieuses et à vous inscrire en génie à Polytechnique. Vous travaillez comme chauffeur Uber le soir et chargé de laboratoire le jour et mettez les bouchées doubles pour finir vos études en mai, à temps pour la naissance de vos jumeaux, prévue à la fin du mois de juin.

Imaginez qu’un soir, au volant de votre voiture, alors que vous avez agi comme un citoyen exemplaire en appelant le 911 pour signaler un crime contre un policier, ce geste se retourne contre vous. Vous vous retrouvez arrêté par erreur, traité comme le pire des criminels, sorti par la fenêtre hors de votre véhicule avant d’être jeté au sol, une botte de policier sur la tête.

On vous envoie en prison six jours pour rien, aux côtés de vrais criminels qui se demandent eux-mêmes ce que vous faites là.

On saccage votre logement et celui de vos voisins à la recherche d’une arme que ni eux ni vous n’avez jamais eue. On saccage votre réputation en répandant des faussetés dans des médias. On vous prive de parler à votre conjointe, préposée aux bénéficiaires et future infirmière auxiliaire, enceinte de jumeaux, rongée par l’inquiétude. Pour finalement se rendre compte, six jours plus tard, qu’il y a eu erreur sur la personne, vous libérer et s’excuser pour les « inconvénients ».

Après avoir subi une telle épreuve, la dernière chose que l’on voudrait, c’est que M. Camara, pour qui tout ça n’est malheureusement pas qu’un mauvais rêve, ait à s’inquiéter pour son statut migratoire, alors que son permis d’étudiant vient à échéance le 15 mai. Car il n’y a pas que son appartement qui a été saccagé par erreur. Sa vie au complet l’a été.

Sur le plateau de Tout le monde en parle, dimanche, on a vu un homme courageux, digne et éloquent qui a su toucher le cœur des gens. Son témoignage a suscité un vent de sympathie, dans un contexte où la population, en avance sur le Service de police de la Ville de Montréal et notre gouvernement, est de plus en plus sensibilisée aux questions de profilage racial et de racisme systémique.

PHOTO KARINE DUFOUR, FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Mamadi III Fara Camara sur le plateau de Tout le monde en parle

On a aussi vu un homme brisé, traumatisé. Et pour cause. Il est venu au pays promis à un brillant avenir. Il a tout fait pour décrocher son rêve, en travaillant fort, en s’intégrant parfaitement et en agissant comme un citoyen exemplaire. Et voilà qu’il se retrouve avec une botte de policier sur la tête et « l’inconvénient » de six jours de prison.

Une telle injustice, une telle violence, un tel traumatisme, cela ne s’oublie pas comme ça. On ne peut pas juste se lever le lendemain matin comme si de rien n’était et reprendre sa vie là où elle s’est arrêtée.

Le simple fait de remettre les pieds dans son appartement est excessivement difficile pour M. Camara. Après sa libération, il s’est réfugié dans le sous-sol de ses beaux-parents. Samedi, il est retourné chez lui, accompagné, me dit MCliche-Rivard.

Il n’a pas pu rester longtemps. Tout est en bordel. Tout est pété. C’est dramatique pour lui. Ça ne va pas fort…

MGuillaume Cliche-Rivard

Pour se remettre de ce choc, M. Camara doit désormais consulter un psychologue. Retrouver sa vie normale n’est pas simple. Lui qui avait tout planifié jusque dans les moindres détails — finir son mémoire de maîtrise en mai, avant la naissance de ses jumeaux, pour pouvoir obtenir éventuellement un permis de travail —, il ne pouvait prévoir que sa vie soit chamboulée de la sorte. Sa conjointe est extrêmement inquiète en pensant qu’il pourrait ne pas demeurer au pays en raison de son statut.

« C’est l’effondrement total. Le château de cartes et le plan d’organisation ont complètement planté », me dit MCliche-Rivard.

Finir ses études à temps est irréaliste pour l’étudiant qui peine à se concentrer. « Il m’a raconté qu’il a juste commencé à ouvrir son ordi et son cahier de notes pour essayer de rédiger. Et il a bloqué complètement au bout de trois minutes. La tête n’est pas là du tout. Le choc est immense, évidemment. Il n’est juste pas capable… Même s’il y mettait tous les efforts possibles, on voit mal comment il pourrait réussir à finir ses études dans un délai rapproché. »

On comprend aussi que même s’il arrivait à se rétablir tranquillement d’ici quelques mois, ce serait un peu compliqué de finir ses études avec des jumeaux naissants à la maison.

Après tout ce cauchemar, les principes d’humanité élémentaire commandent que l’on épargne à M. Camara et à sa famille de nouvelles inquiétudes et de leur dire : « Prenez tout le temps qu’il faut pour vous remettre, pour prendre soin de vous et bercer vos bébés à naître. Vous avez toute notre compassion. Vous êtes ici chez vous. »

Réactions à Ottawa et à Québec

Au cabinet du ministre fédéral de l’Immigration, Marco Mendicino, on nous dit que le traitement de Mamadi III Fara Camara est un « cas troublant » et que l’on veut « avoir des réponses claires sur ce qui s’est passé ». Toutefois, il a été impossible de savoir si le ministre utilisera son pouvoir discrétionnaire pour accorder la résidence permanente à M. Camara. « En raison des lois sur la protection de la vie privée, nous ne pouvons pas commenter un cas spécifique sans le consentement de la personne. Chaque cas fait l’objet d’une étude approfondie et aucune décision n’est prise à la légère », a répondu par courriel, lundi soir, l’attaché de presse Alexander Cohen. Au cabinet de la ministre provinciale Nadine Girault, on laisse entendre que si Ottawa donne son feu vert, le processus suivrait son cours et un Certificat de sélection du Québec pourrait être délivré à M. Camara.