Le couvre-feu vous effraie ? Tant mieux, se dit le gouvernement Legault. C’est le but. Ou du moins, un des buts.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Il donnerait plus de moyens pour prévenir les rassemblements privés. Mais il montrera aussi que la situation est critique. Il sert à faire peur.

Ce n’est pas un message alarmiste, c’est un constat que l’alarme doit être sonnée. Car la pandémie est officiellement hors de contrôle.

Avec le reconfinement et le couvre-feu qui seront annoncés ce mercredi à 17 h, Québec change sa stratégie de communication. Il n’y a plus de défi lancé à la population ou de renforcement positif.

Avant, on disait : allez-y, vous êtes capables !

Désormais, ce sera : obéissez, on vous surveille…

Le couvre-feu constitue moins un ajustement qu’un revirement. Un électrochoc. Le premier ministre François Legault joue ses dernières cartes.

En début de semaine, la Santé publique a fait le point sur le confinement imposé après Noël. Il n’a pas fonctionné, concluent ses médecins. Même si les écoles et les commerces étaient fermés, le virus a continué de se propager à cause des rassemblements privés.

Ce n’est pas seulement à cause de la poignée de délinquants qui se fichent des consignes. Il y a aussi une minorité de plus en plus nombreuse de gens qui font une entorse aux règles. Qui trichent à peine, une fois ou deux, en se convainquant que ce n’est pas si grave.

Ces relâchements se sont multipliés, tout comme leurs dégâts, constate la Santé publique.

Dans plusieurs hôpitaux, il ne reste plus de marge de manœuvre. Des décisions cruelles pourraient être prises pour savoir qui sera soigné. Tout cela alors que la campagne de vaccination est sur le point d’avoir son effet.

Dans les dernières semaines, la menace d’amendes n’a pas été dissuasive. D’où cet ultime coup de masse.

Au gouvernement, le terme « couvre-feu » ne fait pas consensus. Mais comme me le résume une source : « Peu importe le mot qu’on choisit, les gens vont parler d’un couvre-feu de toute façon. »

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Le couvre-feu doit à la fois frapper les esprits et prévenir les rassemblements à domicile.

Au lieu de cogner aux portes, un geste intrusif, les policiers pourront interpeller les gens dehors avant qu’ils n’arrivent à destination. Seuls les déplacements essentiels seront permis.

Selon le scénario privilégié mardi soir, le couvre-feu serait obligatoire.

Il serait aussi coordonné avec la fermeture des commerces. Ainsi, si une personne se trouve à l’extérieur à 21 h, elle ne pourra pas dire qu’elle se rend acheter un poulet… Une exception devrait toutefois être faite pour des services essentiels, comme une pharmacie qui ferme tard ou une station-service qui reste ouverte pour les camionneurs.

Y aura-t-il des barrages ? Des amendes salées ? Les modalités pourraient être révisées d’ici l’annonce en fin d’après-midi.

Le couvre-feu devrait s’appliquer à tout le territoire québécois. Des régions comme la Côte-Nord, moins frappées par la COVID-19, seront mécontentes. Mais aux yeux du gouvernement, cette uniformité aurait le mérite de prévenir les déplacements interrégionaux et d’être facile à comprendre. Le système de code de couleurs avait été difficile à expliquer l’automne dernier.

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D’autres pays ont déjà instauré des couvre-feux. La France et la Belgique l’ont fait, en ajustant l’heure selon les régions, au risque de confondre les gens.

Cette mesure-choc a également été imposée chez nos voisins du Sud. En Californie, elle a été limitée à certains comtés et elle restait facultative. Au Massachusetts, il ne s’agissait aussi que d’une recommandation. À Newark, au New Jersey, elle s’appliquait selon le code postal. En Ohio, dirigé par un républicain, elle était obligatoire. L’amende pour les contrevenants s’élevait à 750 $, soit quatre fois plus qu’en France.

Au Québec, le couvre-feu sera facilité par le froid de janvier. Mais il se butera à des problèmes de cohérence et de légitimité.

M. Legault encourage les gens à faire une marche pour soigner leur santé physique et mentale. Laissera-t-on les promeneurs solitaires s’aérer l’esprit en soirée ? Et les joggeurs ? Le cabinet de Valérie Plante a sensibilisé mardi le gouvernement Legault à l’importance des parcs.

Pour les transports en commun, un service essentiel, le service sera maintenu en soirée. On se fiera toutefois à la bonne foi des usagers. C’est mieux que de demander aux chauffeurs de jouer à la police. La même logique avait été suivie le printemps dernier, quand les bus et métros étaient en théorie réservés aux travailleurs essentiels. Cela a été dans l’ensemble respecté — la station Champ-de-Mars, qui mène au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), serait devenue une des plus fréquentées du réseau.

Pour la légitimité, le couvre-feu sera difficile à faire accepter. Un premier ministre ne peut pas simplement blâmer les gens. Il doit montrer que son gouvernement fait tout le nécessaire, par exemple pour le dépistage, le traçage, la prévention dans les établissements de santé, la ventilation des locaux et la vaccination.

Il doit honorer sa part du contrat moral.

Est-ce le cas ? Pour la campagne de vaccination, il est encore trop tôt pour juger. Elle commence à peine. Même si le rythme paraît très lent, ce n’est qu’un polaroïd. On aura une meilleure idée d’ici la fin de janvier.

Le problème, c’est qu’en attendant, les cas d’infection continuent d’augmenter, tout comme les hospitalisations et les interventions chirurgicales reportées.

C’est devenu intenable.

Peu importe ce qu’on pense de la gestion de crise de Québec, critiquer le passé ne réglera pas la crise actuelle.

Ceux qui s’opposent au couvre-feu doivent donc répondre à une question : que proposez-vous, alors ?