Le citoyen Jean Charest n’est accusé de rien, et peut-être ne sera-t-il jamais accusé de quoi que ce soit. Mais s’il devient le candidat Jean Charest, quoi qu’il arrive, il devra se défendre.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Se défendre de quoi ?

D’avoir laissé se créer les conditions d’un dérapage éthique majeur quand il était chef du Parti libéral. D’avoir fermé les yeux. D’avoir laissé le « bénévole » Marc Bibeau monter un système de financement illégal. Et, d’après ce que la police dit, de l’avoir laissé avoir une influence démesurée dans les décisions du gouvernement, ou de le prétendre.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Jean Charest a été premier ministre du Québec de 2003 à 2012.

Commençons par préciser ce qui est arrivé jeudi.

Il n’y a eu aucun développement dans l’enquête Mâchurer, qui a commencé en 2014. Simplement, la Cour suprême a refusé d’entendre un appel de Marc Bibeau. L’homme d’affaires voulait empêcher les médias de diffuser le contenu des mandats de perquisition de l’UPAC. Ces mandats contiennent le résumé de l’enquête et servent à obtenir une autorisation d’un juge d’aller fouiller chez quelqu’un pour trouver les preuves d’un crime. Tous les juges ont autorisé leur publication – sauf quelques passages caviardés.

Ce qu’on apprend ? Pas infiniment de choses, vu le nombre effarant de fuites policières au fil des ans, en particulier dans Le Journal de Montréal.

Ce qui est écrit dans ces documents concerne essentiellement Marc Bibeau. On y cite plusieurs témoins qui expliquent le virage pris par le PLQ à l’arrivée de Jean Charest, sous la direction stratégique de Marc Bibeau.

On explique que la loi électorale était violée systématiquement : M. Bibeau exigeait des contributions des entreprises, qui étaient déguisées en dons individuels. Et les sommes étaient colossales.

***

Si ce n’était « que ça », ce ne serait qu’une violation de la Loi sur le financement des partis. « Tout le monde » l’a fait, du moins le PLQ, le Parti québécois et la défunte Action démocratique l’ont fait. Il y a quand même deux légers détails à ne pas oublier avant de mettre tous les partis dans le même sac. D’abord, le PLQ l’a fait à des niveaux inégalés. Ensuite, il a été au pouvoir beaucoup plus longtemps dans les 20 dernières années, ce qui met un collecteur de fonds en position de chantage unique.

Et c’est là que l’enquête devient criminelle. Si, en plus de demander de l’argent, on fait miroiter des résultats à une firme d’ingénieurs, un bureau d’avocats, une société de construction ou un individu. Si on monnaie une nomination, c’est un crime. Si on promet un contrat, ça peut en être un aussi. Si on donne des informations confidentielles pour aider à obtenir un contrat, ça l’est également.

C’est tout ça qui est recherché par la police avec ces mandats, sur la base de nombreux témoignages, qui sont cités.

Maintenant, six ans plus tard, ce ne sont encore que des allégations. Il n’y a pas de cas précis documenté. Parce qu’on ne sait pas ce que ces perquisitions ont donné. On ne connaît pas la qualité de la preuve recueillie. Et on ignore si des accusations criminelles seront déposées un jour contre M. Bibeau.

À partir d’aujourd’hui, de trois choses l’une se produira :

• Ou bien l’enquête sera fermée faute de preuves suffisantes.
• Ou bien M. Bibeau sera accusé d’un ou plusieurs crimes dont la police le soupçonne.
• Ou bien M. Bibeau et M. Charest seront accusés comme complices.

Six ans, c’est long. C’est très, très long. Une partie des délais vient des contestations judiciaires de M. Bibeau lui-même. Mais il faudra bien un jour que le dossier aboutisse.

Et dans tous les cas, Jean Charest devra assumer une part de responsabilité, qu’on soit dans le domaine de l’éthique, du droit pénal (loi sur le financement, que le PLQ a reconnu avoir violée, comme les autres partis, en acceptant des remboursements) ou du crime.

Pourquoi ? Pas seulement parce qu’il était le chef. Mais parce que tout ceci était largement connu des initiés, sans qu’on en connaisse les détails.

***

Si vraiment M. Bibeau avait accès à des informations des Transports, il fallait bien que quelqu’un les lui donne. Qui ? Et qui rendait cela possible ?

Si vraiment M. Bibeau avait une influence indue sur des projets, il ne siégeait tout de même pas au Conseil des ministres. Il fallait que quelqu’un lui obéisse, pour ainsi dire. C’est un secret de Polichinelle que M. Bibeau avait la réputation d’avoir droit de vie ou de mort sur nombre de projets de construction de l’État. Vrai ou faux ? Dans quels cas ? De quelle manière ?

La chose est extrêmement difficile à prouver, bien entendu. On ne fait pas de contrats, quand on fait ça.

De la même manière, on a vu souvent des collecteurs promettre qu’une contribution ouvrait la porte à un contrat ou une faveur quelconque, ce qui n’est pas forcément vrai, mais qui fait suffisamment peur, ou tente assez, pour qu’ils obtiennent le « don ».

Il est possible de ne rien voir parce qu’on ferme les yeux, même si on a tout pour savoir. C’est ce qu’on appelle de l’aveuglement volontaire. Aux yeux de la loi, ça équivaut à une connaissance coupable.

Marc Bibeau n’était pas un vague organisateur. C’était un personnage immense au parti, tout le monde le connaissait. C’était aussi un ami personnel du premier ministre.

En passant, la défense « c’étaient les mœurs de l’époque » n’est pas recevable. Ce financement était illégal depuis 20 ans quand le tandem Bibeau-Charest a surgi en 1998. Et il n’a jamais été permis de truquer les contrats publics, de frauder le gouvernement, de faire de l’abus de confiance ou d’acheter des postes.

Rien de tout ça n’est prouvé. Jean Charest comme Marc Bibeau ne sont coupables de rien aujourd’hui. Peut-être ne seront-ils jamais accusés.

Mais dans tous les cas, s’il revient en politique, M. Charest, même s’il n’est accusé de rien, devra répondre aux questions classiques du temps du Watergate : que saviez-vous et quand l’avez-vous su ?