Le ministère des Transports accusé de laisser persister une situation « dangereuse et inacceptable »

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

(Prévost) Chaque matin vers 7 h 25, des enfants s’avancent le long de la route 117 à Prévost – une route de circulation rapide à quatre voies avec un accotement trop étroit pour y arrêter une voiture.

Sac au dos, boîte à lunch à la main, les enfants se font frôler par des semi-remorques qui passent à une vitesse si élevée qu’ils peuvent sentir leur souffle sur leur visage. Poussiéreux et bruyant, l’endroit mal déneigé et souvent glacé l’hiver n’est pas muni de trottoirs.

« Les conducteurs roulent tellement vite, et l’accotement est petit, c’est très dangereux, souffle Lucie Laforte, mère de trois enfants, qui habite le quartier. Comme parent, c’est stressant. Est-ce qu’il faut qu’un enfant se fasse happer avant d’agir ? »

Les enfants doivent traverser la route 117 pour atteindre l’école primaire Val-des-Monts. Pour ce faire, ils s’agglutinent autour de la brigadière Linda Canse. Munie un panneau d’arrêt, vêtue de vêtements fluorescents réfléchissants, Mme Canse tente de stopper des véhicules qui roulent à 70 km/h, pour ensuite franchir un passage piétonnier avec les enfants.

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Des enfants de l’école Val-des-Monts traversent la route 117 accompagnés de la brigadière Linda Canse.

Ça a beau être une zone scolaire, ça roule vite… C’est épouvantable. C’est indiqué 70 km/h. Ça devrait être moins que ça. Et il faut un trottoir. Les enfants, j’en ai des tout petits. En deuxième année, ils ne sont pas grands ! L’été, plusieurs sont à vélo… Beaucoup de brigadiers ne veulent pas venir travailler ici, parce que c’est trop stressant.

Linda Canse

Audrey Bernier, mère de deux filles, Mathilde et Méliane, qui fréquentent l’école Val-des-Monts, remarque que beaucoup d’enfants qui habitent près de l’école prennent l’autobus, car les aménagements pour piétons font défaut.

« Tous les aménagements sont pensés en fonction des automobilistes. Ça nous vient d’une autre époque. C’est plein de familles ici, plein d’enfants. Il y a une bibliothèque tout près. Ça n’a aucun sens. »

Mme Bernier a lancé une pétition qui a réuni plus d’une centaine de signatures jusqu’ici, dont celles de parents et d’employés de l’école.

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Audrey Bernier avec ses filles Mathilde et Méliane

Pour minimiser le temps passé le long de la route très passante, dit-elle, les enfants circulent presque tous dans les stationnements et les terrains privés des commerces le long de la 117. « En hiver, il y a un gros tas de neige qui fait près de 10 pieds de haut. Et il y a des pelles mécaniques qui travaillent. Les enfants doivent passer là. Un jour, il y en a un qui va se blesser. »

Les bancs de neige provenant du déneigement des commerces viennent finir le long de la route 117, bloquant le passage aux enfants et aux autres piétons après de grosses tempêtes, note Linda Canse. « Je croyais que la Ville pouvait dégager ça, mais les bancs de neige sont sur des terrains privés. »

La vitesse critiquée

Paul Germain, maire de Prévost, juge « préoccupante » la question de la sécurité des enfants et autres piétons qui se déplacent le long de la 117.

Ça fait des années qu’on demande au ministère des Transports de réduire la vitesse près de l’école – 70 km/h, c’est trop. Malheureusement, on nous dit que le fait qu’il y a une école à côté n’entre pas dans leurs paramètres pour faire baisser la vitesse. Il n’y a pas de petite case pour ça, alors ils ne font rien.

Paul Germain, maire de Prévost

M. Germain dit que les abords de la 117 sont sous la responsabilité du ministère des Transports, et qu’il a plusieurs fois demandé des subventions pour y construire des trottoirs. « Ça n’a pas été accepté. C’est un dialogue de sourds avec eux. »

Cela fait près de 40 ans que Prévost demande au ministère du Transport de changer l’aménagement et de réduire la limite de vitesse à 50 km/h dans la portion centrale de la ville.

Daniel Beaudry, responsable de la sécurité civile et communautaire à Prévost, note que la première demande remonte à 1983.

« À cette époque, il y avait un peu plus de 5000 résidants à Prévost. Aujourd’hui, nous sommes 14 000, et il y a 60 commerces le long de la 117. On essaie de sécuriser notre monde, et ça ne donne rien. Le MTQ m’a même déjà raccroché la ligne au nez, ils ne veulent plus me parler », explique M. Beaudry, qui est un policier à la retraite.

La Presse a cherché à parler à Claude Thibeault, directeur général du MTQ pour Laurentides-Lanaudière, mais notre demande d’entrevue a été déclinée.

Luc Adam, porte-parole du MTQ pour la région Laurentides-Lanaudière, explique que le Ministère a étudié la possibilité d’abaisser la limite de vitesse sur la 117 près de l’école Val-des-Monts, mais a conclu que ce ne serait pas approprié.

« Avec quatre voies de circulation, c’est un environnement qui est fait pour une vitesse de 70 km/h, dit-il. Si on baissait la vitesse dans le secteur, ça n’aiderait pas à la sécurité des piétons parce qu’une certaine partie des usagers ne respecteraient pas la limite. »

M. Adam note que la présence de trottoirs serait souhaitable à cet endroit. « C’est à la municipalité de le faire », dit-il.

Statu quo intenable

Le DPartick Morency, professeur adjoint à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, croit que le statu quo n’est pas tenable – et que les exemples comme celui de Prévost sont nombreux au Québec.

« C’est inacceptable qu’on ne souscrive pas à l’objectif d’améliorer la sécurité des enfants, des piétons et des cyclistes à un endroit comme celui-là », dit-il.

Un endroit très fréquenté comme la 117 dans la portion centrale d’une ville en croissance comme Prévost doit prévoir des aménagements pour les piétons et pour les cyclistes, aménagements séparés des véhicules motorisés, dit-il, ajoutant que c’est aux ingénieurs de trouver les solutions à adopter pour sécuriser l’endroit.

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Poussiéreuse et bruyante, la bordure de route mal déneigée et souvent glacée l’hiver n’est pas munie de trottoirs.

« Ce sont des principes reconnus : on doit avoir une rue complète, qui ne s’adresse pas seulement aux gens en voiture. Peut-on retirer une voie de circulation motorisée à cet endroit ? Si on ne veut pas le faire, qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? Il y a des décisions à prendre. On peut s’inspirer de mesures implantées partout en Amérique du Nord, et qui n’existaient pas il y a 20 ou 30 ans. Des artères mieux aménagées que ça, il y en a. »

Sandrine Cabana-Degani, directrice chez Piétons Québec, note que le MTQ doit penser à la sécurité de l’ensemble des usagers des routes qui sont sous sa responsabilité, pas seulement à celle des personnes qui se trouvent à l’intérieur d’un véhicule motorisé.

Elle note que la politique de mobilité durable adoptée par le MTQ il y a deux ans fait de « vision zéro », qui vise à éviter les morts sur les routes en modifiant l’aménagement et les comportements, l’approche de référence au Québec.

« On attend toujours que cette approche se reflète dans des interventions concrètes, comme abaisser les limites de vitesse, dit-elle. On ne devrait plus accepter que la fluidité de la circulation motorisée ait la priorité sur la sécurité et le confort des usagers les plus vulnérables. »

En chiffres 

71

Nombre de piétons morts au Québec après avoir été happés par un véhicule en 2019, une hausse de 18,7 % par rapport à la moyenne des cinq années précédentes, selon la SAAQ

33 %

Proportion des piétons tués dans des collisions hors de Montréal qui circulaient sur une route sous la responsabilité du MTQ au moment de l’impact

100 %

Probabilité qu’une personne circulant à pied meure lors d’un impact avec un véhicule roulant à 70 km/h, selon Piétons Québec. À 50 km/h, la probabilité tombe à 75 %. À 30 km/h, elle est de 10 %.