Un juge de la Cour du Québec vient d’écorcher la DPJ dans une affaire troublante. Un adolescent de 17 ans, martyrisé par sa mère, a été découvert par hasard par un huissier à Granby. Il avait pourtant fait l’objet d’une dizaine de signalements à la DPJ.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Quand il a été secouru, l’adolescent de 17 ans « semblait provenir d’un camp de concentration », selon un pédiatre. Il avait des os fracturés, ne pouvait plus marcher, était incontinent.

Il avait sur les genoux des callosités, un épaississement de la peau, à force de se déplacer à quatre pattes, notamment pour s’occuper de ses deux petits frères. Il souffrait de dénutrition grave.

Sa mère le battait avec une tige de métal. La femme de Granby l’avait retiré de l’école il y a deux ans.

Une pédiatre d’expérience, la Dre Caroline Langlais, parlera devant le tribunal du « cas le plus sévère de maltraitance » qu’elle a vu dans sa carrière. Le garçon serait peut-être mort sans l’intervention miraculeuse d’un huissier en février 2019.

Ce récit glaçant provient d’un jugement rendu le 13 novembre par la Cour du Québec. La mère de trois enfants, qui ne peut être nommée, vient d’être condamnée à huit ans de prison pour les violences qu’elle a fait subir à son aîné autour de 2018 et de 2019.

Une dizaine de signalements

Le tribunal le désigne sous le nom de X, afin de protéger son identité et celle de ses petits frères. Le public ne connaîtra jamais son nom. Mais la direction de la protection de la jeunesse (DPJ), elle, le connaissait.

Le cas de l’adolescent de 17 ans avait fait l’objet d’au moins 10 signalements à la DPJ depuis 2008. Pourtant, celle-ci n’avait pas retiré les enfants à leur mère.

« Que la DPJ ait gravement manqué à son mandat de protéger les enfants de l’accusée ne peut constituer un facteur atténuant », écrit le juge Conrad Chapdelaine.

Quatre mois avant la découverte des trois enfants dans un appartement insalubre de Granby, la DPJ avait décidé de fermer le dossier après une rencontre avec la mère. « Une décision surprenante et hautement questionnable », ajoute le magistrat.

Mercredi, le service des communications du centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de l’Estrie–CHUS a expliqué dans un courriel qu’« un processus d’enquête interne a été réalisé, suite à l’évènement, et a contribué à apporter des correctifs qui sont en place depuis quelques mois ».

Ce n’est pas la première fois que le travail de la DPJ de l’Estrie est remis en question. L’organisme a même été mis sous tutelle en mars dernier par le gouvernement du Québec lors de la médiatisation d’une autre affaire.

Quatre frères et sœurs de Granby avaient dû attendre cinq mois en 2019 avant que la DPJ n’évalue leur dossier, tandis qu’ils vivaient dans un logement insalubre, souillé par les excréments de 12 chiens.

Toujours en 2019, une fillette de Granby avait été trouvée morte ligotée dans la maison familiale. Elle était sous la garde de son père et de sa belle-mère. L’histoire avait choqué le Québec, d’autant que la fillette était connue de la DPJ.

Le gouvernement Legault a depuis lancé la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, qui doit remettre son rapport d’ici le 30 avril 2021.

« Le hasard a bien fait les choses »

Dans le cas de X, la DPJ avait fermé le dossier en octobre 2018, précise le jugement. L’adolescent a pourtant été découvert quelques mois plus tard dans un état lamentable.

Le 14 février 2019, l’huissier Louis Martin se présente au domicile familial pour une tout autre affaire. Il exécute une ordonnance d’éviction de la Régie du logement.

Selon le récit du juge, M. Martin cogne à la porte. C’est un bambin de 3 ans, en couche, avec plusieurs ecchymoses, qui lui ouvre. Un bébé pleure dans son parc. Sa couche est souillée d’excréments.

« Un adolescent de 17 ans repose sur le divan. Il s’agit de X. Il semble en très mauvaise condition. L’appartement est sens dessus dessous, d’une insalubrité repoussante. L’accusée n’est pas là », écrit le juge.

Chaviré par ce qu’il voit, Louis Martin décide d’appeler la police. Ce sont les policiers qui joindront la DPJ.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Louis Martin

Je ne suis pas médecin, mais je peux vous dire qu’il y avait des signes évidents qu’il fallait agir. On ne pouvait laisser des enfants dans des conditions de vie comme ça.

Louis Martin, huissier qui a découvert l’adolescent martyrisé, en entrevue mercredi avec La Presse

Au moment où la police intervient, la mère arrive sur les lieux. Selon les policiers, elle répète à ses enfants de ne pas répondre à leurs questions et les invite à dire « que leurs blessures sont le résultat de chutes alors qu’ils jouaient ».

Les enfants sont amenés à l’hôpital. Le cas de X est de loin le plus préoccupant. L’adolescent de 17 ans est alors dans « un état de vulnérabilité comparable à celui d’un enfant de 2 ans », selon la Dre Langlais.

Les examens révèlent des fractures aux omoplates, aux côtes, aux pieds, aux mains et à l’avant-bras. Ces blessures à l’avant-bras ressemblent à des « fractures de protection », survenues alors que l’adolescent tentait de se protéger, selon la Dre Langlais.

« X semblait provenir d’un camp de concentration », selon un autre pédiatre qui l’aura traité, le Dr Francis Livernoche. Selon ce médecin, « de multiples causes auraient pu conduire au décès de X ».

L’adolescent aurait-il survécu sans le passage de l’huissier ce jour-là ? « Le hasard a bien fait les choses », lâche Louis Martin.

Cauchemars

« À l’instar de deux pédiatres qui ont pris soin de X, le Tribunal considère que le présent dossier demeure un des pires cas de maltraitance à lui avoir été soumis », écrit le juge Chapdelaine.

S’acharner de cette façon sur un enfant blessé, défiguré, sans défense, devant se déplacer à quatre pattes pour se mouvoir ou s’occuper de ses deux jeunes frères, isolé socialement, sans aucun filet de protection, comme l’école par exemple, dépendant à tous points de vue de son seul parent, l’accusée, constitue un comportement d’une cruauté extrême.

Le juge Conrad Chapdelaine

Le juge a rappelé que l’adolescent souffrait d’une maladie osseuse, ce qui, combiné à la dénutrition, aurait fragilisé ses os. « Et pourtant, l’accusée connaissait la grande vulnérabilité de X suite aux [sic] diagnostics […], ce qui ne l’a pas empêchée de le martyriser. »

Devant le tribunal, la mère de 39 ans a admis plusieurs de ces gestes. Elle a plaidé coupable. Le juge l’a condamnée à huit ans d’emprisonnement.

Les trois garçons ont trois pères différents. Z, le poupon, a été placé en famille d’accueil. Y, qui avait 3 ans en février 2019, a été confié à son père biologique.

Après avoir été rescapé, X a eu besoin de rester plus de deux mois à l’hôpital. Il a ensuite dû passer quatre mois en réadaptation. Il vit maintenant en famille d’accueil.

Les sévices subis aux mains de sa mère lui inspirent encore des cauchemars. « Il craint toujours pour sa sécurité et pour celle de ses deux jeunes frères. Il s’ennuie de ceux-ci », écrit le juge Chapdelaine.

« Il ne veut plus revoir sa mère même s’il lui pardonne. Il cherche toujours à comprendre pourquoi il a été maltraité de la sorte. »