Si un élu municipal veut donner l’impression d’être dans le coup, il n’a qu’à parler du concept de la ville du quart d’heure (15-minute city). Ça marche fort bien.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

L’idée est la suivante : rendre accessibles en un quart d’heure, à pied ou à vélo, les six grands besoins ou fonctions des citoyens (se loger, produire, accéder aux soins, s’approvisionner, apprendre et s’épanouir). Cette accessibilité doit être possible n’importe où dans la ville.

Intéressant, vous ne trouvez pas ? Mais cela est-il vraiment possible ?

Ce concept, on le doit au prospectiviste franco-colombien Carlos Moreno, professeur associé à l’Institut d’administration des entreprises de Paris. C’est une star dans son domaine, celui qui consiste à réfléchir aux modèles urbains de l’avenir.

Son idée, si alléchante puisse-t-elle être, n’est toutefois pas nouvelle. On parle déjà depuis quelques années des « 20-minute neighbourhoods », un concept déjà établi à Portland, dans l’Oregon (ville formidable et exemplaire sur plusieurs plans), et dans d’autres villes du monde, dont Melbourne.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Le concept de la ville du quart d’heure cherche à rendre accessibles en 15 minutes, à pied ou à vélo, les six grands besoins ou fonctions des citoyens (se loger, produire, accéder aux soins, s’approvisionner, apprendre et s’épanouir) à partir de n’importe quel endroit dans la ville.

L’idée de Moreno trouve dans la pandémie que nous connaissons un terrain très fertile. Plusieurs villes du monde profitent du contexte actuel pour appliquer, étendre ou créer le concept de la ville du quart d’heure. Du moins, pour y réfléchir.

Vous l’aurez compris, cette idée est plus facilement applicable dans des villes, comme Paris, où la densité est forte. La maire Anne Hidalgo (elle tient à ce titre) est d’ailleurs une adepte de cette approche. Elle en a même fait une pierre d’assise de sa dernière campagne électorale.

En France, la réflexion est à ce point avancée qu’on a effectué des calculs dans 11 grandes villes (200 000 habitants et plus) afin de voir le travail qui restait à faire pour atteindre cet objectif. Cela a permis de constater que les habitants des villes étudiées se trouvent en moyenne à 4 minutes 30 d’un commerce et à 17 minutes 24 d’une piscine.

Là où le bât blesse, c’est pour le travail. Seulement 10 % des habitants de ces villes se rendent au travail à pied.

Valérie Plante ressort chaque fois nourrie de ses rencontres avec le Global Mayors COVID-19 Recovery Task Force du C-40, un réseau de villes mondiales (Milan, Los Angeles, Melbourne, La Nouvelle-Orléans, Rotterdam, Seattle, Freetown, Hong Kong, Lisbonne, Medellín et Séoul). Parmi les idées mises de l’avant par les représentants de ce groupe pour dynamiser les villes, il y a celle de la ville du quart d’heure.

La mairesse de Montréal croit que, malgré notre réalité hivernale, ce concept pourrait être appliqué chez nous. Mais pour cela, il faudrait accepter que les divers modes de transport collectif s’ajoutent à la marche et au vélo.

À Montréal, on peut dire que la ville du quart d’heure, telle que vue par son concepteur, se vit déjà en grande partie dans certains quartiers. J’ai fait un exercice mental pour voir si je vivais mon quotidien en 15 minutes. Je dirais que oui, à 90 %.

Ce concept est sans doute moins vrai dans les zones périphériques de la métropole. Nous sommes loin, par exemple, de la réalité parisienne où le temps moyen pour se rendre à pied aux urgences ou chez un médecin (à partir de son domicile) est de seulement deux minutes.

Cela est encore moins vrai dans plusieurs villes de banlieue ou municipalités des quatre coins du Québec. Les écoles sont souvent éloignées, les zones commerciales sont fréquemment établies sur de grands boulevards situés à l’écart des secteurs résidentiels, les services (santé, sport) sont moins nombreux, etc.

Ce concept représente un beau défi pour les villes existantes, mais aussi pour les nouveaux quartiers et les villes plus jeunes. On devra à l’avenir faire pousser ces milieux en ayant en tête cet objectif.

Pour les spécialistes, l’un des moyens de parvenir à cette approche est de transformer la vocation de certains lieux. Par exemple, utiliser les cours d’école et les ruelles les week-ends pour en faire des emplacements pour les sports, avoir accès aux bibliothèques pour faire du télétravail (coworking space), exploiter davantage les églises pour en faire des lieux culturels, etc.

Avec la montée inattendue du télétravail et l’implantation du concept de « ville 15 minutes », il est à prévoir que les citoyens évolueront de plus en plus dans un même espace de plus en plus limité.

Honnêtement, je trouve cette idée de mini-quartiers autonomes absolument séduisante et nécessaire. Mais en même temps, elle me déprime. La perspective de vivre dans une grande ville qui m’invite à tourner en rond comme un hamster ne m’enchante guère.

J’ai choisi de vivre dans une grande ville pour pouvoir jouir de tout ce qu’elle a à offrir. Je n’ai pas envie de passer le reste de mes jours à fréquenter les mêmes commerces, les mêmes cafés, les mêmes bars… Je veux avoir le sentiment que toute la ville m’appartient.

C’est pourquoi l’autre axe sur lequel nous devons ardemment travailler est le déploiement du transport collectif. En ce sens, le REM va à mon avis transformer le visage de la ville et de ses citoyens. Des endroits qui étaient moins faciles d’accès autrement qu’en voiture vont le devenir pour tout le monde. Il y a un mouvement qui ne se faisait pas qui va se faire. J’avoue que cet horizon me stimule beaucoup.

Des quartiers où l’on peut vivre « en un quart d’heure » dans des villes que l’on peut aussi parcourir en long et en large, est-ce une utopie ? Permettons-nous pour le moment d’y rêver.

P.-S. – Il est tout de même fascinant de voir qu’après avoir fusionné tout ce qui pouvait l’être (villes, services, structures, etc.) nous nous dirigeons vers une ère de subdivisions et d’alvéoles. Comme quoi l’être humain se définit par ses contradictions.