Victimes de fraude, des citoyens sont privés de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), parce que le gouvernement fédéral est incapable de faire réémettre des chèques pour les victimes, même quand il reconnaît que des demandeurs ont été ciblés par des malfaiteurs.

Isabelle Ducas
Isabelle Ducas La Presse

Les arnaqueurs ont commencé leurs malversations dès l’entrée en vigueur de la PCU, il y a cinq mois, en usurpant l’identité d’honnêtes citoyens pour toucher frauduleusement des fonds fédéraux.

Après tout ce temps, l’Agence du revenu du Canada (ARC) n’a toujours pas trouvé de solution pour éviter que les victimes soient privées de leurs prestations.

« On dirait que le système protège les fraudeurs plutôt que les victimes », s’insurge Kathy Robinson, qui se trouve dans une situation financière précaire parce qu’elle n’a pas pu recevoir son chèque de 2000 $ de PCU en juillet, ni en août.

« À la rue »

« Le premier ministre Trudeau a dit que personne ne se retrouverait à la rue à cause de la pandémie, mais c’est justement ce qui risque de m’arriver ! Si je ne travaille pas en septembre, je n’ai plus rien », dit Mme Robinson, découragée.

Mère d'un enfant ayant des besoins particuliers, cette couturière qui travaille dans le domaine du cinéma dit vivre un « cauchemar », notamment parce qu’elle doit passer des heures au téléphone quand elle communique avec l’ARC.

J’ai commencé à faire des appels à Revenu Canada le 18 juillet. C’est infernal, interminable, et je ne compte plus les réponses idiotes que j’ai reçues. Un préposé m’a déjà dit qu’il ne pouvait rien faire parce que mes informations ne coïncidaient pas avec celles au dossier. Heille, c’est normal ! Les informations dans mon dossier étaient celles des fraudeurs !

Kathy Robinson

Après son premier contact avec l’ARC, on lui a dit qu’elle recevrait un appel 24 heures plus tard, puisque son cas était urgent. Il a plutôt fallu un mois pour qu’on la rappelle.

Pas de PCU tant qu’il y a une enquête

À ce moment, l’ARC a reconnu que de fausses informations se sont retrouvées dans son dossier.

Mais Mme Robinson a été sidérée d’apprendre que le dossier ne pouvait être fermé en raison de l’enquête en cours et qu’elle ne pourrait donc pas toucher les chèques de PCU auxquels elle aurait droit.

« J’ai braillé ma vie quand j’ai entendu ça ! J’ai déjà demandé un prêt d’urgence à ma caisse Desjardins, j’ai demandé à mon propriétaire de faire une demande d’aide au logement pour mon loyer de juillet. Là, avec la rentrée scolaire, je suis à bout de ressources ! », lance-t-elle.

Pourquoi l’ARC ne peut-elle pas verser les chèques de PCU aux victimes de vol d’identité, une fois qu’il a été établi qu’une fraude a été commise ?

Il a été impossible d’avoir réponse à cette question.

L’ARC n’a pas non plus de données sur les cas de fraudes liées à la PCU, nous a indiqué une porte-parole. Seul le Centre antifraude tient des statistiques à ce sujet : en date du 31 juillet, 1333 cas de fraude ont été rapportés au Canada, dont 623 au Québec. Mais comme la déclaration au Centre antifraude n’est pas obligatoire, ces chiffres sont largement sous-estimés.

C’est la Gendarmerie royale du Canada (GRC) qui a obtenu le mandat d’enquêter sur les dossiers de fraudes liées à la PCU. Les plaintes des victimes, qui peuvent être déposées auprès des corps policiers municipaux ou de la Sûreté du Québec (SQ), sont toutes transférées à la GRC.

Mais la GRC ne peut confirmer le nombre de plaintes reçues, indique une porte-parole.

« C’est une situation absurde », commente le député du NPD Alexandre Boulerice. « Personne ne devrait être pénalisé après avoir été victime d’un vol d’identité. Les gens devraient pouvoir toucher leur chèque pendant que l’enquête se poursuit. »

Quatre mois sans PCU

Réalisateur en télévision et en publicité, Jean-François Legentil s’est aussi retrouvé sans ressources quand les plateaux de tournage ont cessé leurs activités, en mars dernier. Il comptait sur la PCU pour pouvoir payer l’épicerie et les factures.

Mais il a aussi été victime d’un vol d’identité et n’a pu toucher d’aide gouvernementale depuis quatre mois.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Jean-François Legentil

« J’ai dû m’endetter pour payer les dépenses courantes, et suspendre le paiement de l’hypothèque », explique le père de deux filles, dont la conjointe est aussi bénéficiaire de la PCU.

Il lui a fallu trois mois d’innombrables et longs appels téléphoniques avec l’ARC pour que l’on reconnaisse qu’il était victime de fraude. « On m’a même recommandé de changer mon numéro d’assurance sociale quand tout serait réglé, mais on ne peut pas me dire quand tout sera réglé ! déplore-t-il. C’est démoralisant ! Je n’ai toujours rien, après tout le temps que j’ai perdu au téléphone avec cette histoire. »

Une escouade mixte ?

Michel Carlos, ex-chef de l’Escouade des crimes économiques à la SQ et spécialiste en lutte contre la fraude, ne comprend pas que les autorités ne puissent faire le tri dans les dossiers de fraude, pour identifier les victimes qui sont lésées et les indemniser.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE LINKEDIN DE MICHEL CARLOS

Michel Carlos

Les réseaux de fraudeurs en profitent, alors que des gens honnêtes qui ont besoin de cet argent n’auront pas leur chèque. C’est ridicule.

Michel Carlos

Selon lui, il faudrait une escouade mixte, avec les institutions bancaires, l’ARC, Postes Canada et les corps policiers, pour réellement s’attaquer aux fraudes liées à la PCU. « Si de nouveaux comptes sont ouverts par les fraudeurs pour y déposer la PCU, les banques ont des moyens de le savoir », souligne-t-il notamment.

« Il faudrait aussi une ligne d’urgence pour répondre rapidement aux victimes de fraude. L’ARC doit absolument mettre plus de monde pour récupérer ces sommes et réémettre des chèques pour les victimes », dit Michel Carlos.