Les affaires se compliquent dans cette enquête : après la disparition de plusieurs membres du jury de son procès, c’est Bob Bigras lui-même qui meurt dans un marché de Vancouver. Baptiste Bombardier et Angele Jones vont-ils réussir à trouver qui « câlle les shots » dans cette histoire tordue ?

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

En se balançant dans le hamac, Julie Chen a refait défiler dans sa tête la trame de sa vie trop compliquée.

Mis bout à bout, tout ça lui semblait bien surréaliste. On aurait dit le scénario échevelé d’un cadavre exquis. Des biscuits chinois avec ça ?

Dans la grande boîte plutôt légère que lui a remise le mystérieux livreur, c’est ce qu’elle avait découvert : un sac géant de biscuits chinois. Qui donc lui avait livré un tel cadeau et pourquoi ?

Elle adorait ces biscuits, pas tant pour leur goût assez quelconque que pour l’éclat de rire assuré que provoquait le message qui s’y cachait. Tout repas chez Orange Rouge, son resto préféré du Quartier chinois qui n’avait pas survécu à la pandémie, se terminait par une photo publiée sur Instagram du dicton ou de l’oracle du jour.

Sa dernière photo avant le confinement avait justement été prise à la table de ce charmant resto de la rue De La Gauchetière, le vendredi 13 mars, à 12 h 30. Une heure avant, alors qu’elle venait de commander une salade de papaye verte et une assiette de thon albacore, une alerte de La Presse sur son téléphone lui avait appris que le premier ministre Legault avait annoncé la fermeture de tous les écoles, cégeps, universités et services de garde pour deux semaines. Deux semaines ! ? Mais c’est de la folie !

Elle ne s’imaginait pas que ça allait durer beaucoup plus longtemps. Elle n’imaginait pas non plus que sa photo du 13 mars serait le souvenir évanescent d’une époque révolue.

En remontant avec nostalgie le fil de sa page Instagram, le caractère prémonitoire du message de son biscuit chinois, alors qu’elle était plongée dans une histoire de crime et de confinement inextricable, l’a fait grimacer. « On tue le coq pour effrayer le singe. »

Elle a tiré un premier biscuit du sac, l’examinant comme une pièce à conviction. Elle l’a brisé pour en extirper la bandelette de papier blanc. Elle a plissé des yeux, tenant le message à bout de bras. Il n’y avait rien à faire. Sous ses yeux de néo-presbyte en déni, ça restait aussi illisible qu’un nom sur un grain de riz.

D’un pas nerveux, elle est allée récupérer ses lunettes posées sur la table du jardin, à côté du hamac. À son grand étonnement, il n’y avait ni oracle ni proverbe chinois inscrit sur la bandelette numérotée, mais une équation mathématique imprimée à l’encre rouge. Elle a brisé un deuxième biscuit, un troisième, un quatrième… Chaque bandelette numérotée était suivie d’une équation complexe.

Elle a éparpillé les bandelettes sur la table. Il semblait y avoir quatre séries de couleurs différentes. Elle les a alignées et regroupées par catégories. Elle résolu les équations. Au bout de ses calculs, ces résultats : 45 506 655 pour la série orange ; - 73 563 0887 pour la série rouge ; 22,42020 pour la bleue ; 22,22 pour la noire.

Qu’est-ce que ça voulait bien dire ? « Les mathématiques consistent à prouver une chose évidente par des moyens complexes », disait le célèbre mathématicien George Polya.

Les deux premiers chiffres ressemblaient à des données de géolocalisation. Elle les a inscrits dans un moteur de recherche privé et a hurlé en voyant le résultat : c’était la position géographique du resto Orange Rouge ! Avec la couleur des deux séries, ça ne pouvait être qu’une simple coïncidence.

En fixant les autres chiffres, elle en a déduit que c’était la date et l’heure d’un rendez-vous secret : 22 avril 2020 à 22 h 22.

Qui donc s’était donné tout ce mal pour lui fixer un rendez-vous qu’elle serait la seule à pouvoir déchiffrer ? Ça ne pouvait être que René. Elle s’inquiétait pour lui. Traqué et menacé tout comme elle, lui lançait-il un ultime appel à l’aide ? Ou voulait-il plutôt lui proposer autre chose ?

Le cœur serré, elle ramassa les miettes et les fragments de biscuits chinois éparpillés sur la table.

Au même moment, au laboratoire informatique de la police, l’agente Jones affichait un sourire satisfait. Les chats ne pouvaient pas parler. Mais leur puce électronique, oui. La puce de Yoshua, le chat de René Dupont, contenait une foule d’informations dont des données de géolocalisation : 45 506 655,- 73 563 0887.

L’agente Jones a noté l’adresse correspondante : 106, rue De La Gauchetière Ouest. Fébrile, elle a composé le numéro de Bombardier. Elle avait hâte de lui annoncer qu’ils détenaient une nouvelle piste prometteuse. Dans son enthousiasme, elle avait oublié qu’il était peut-être déjà à l’hôpital. Elle est tombée sur sa boîte vocale.

« BB, appelle-moi. C’est urgent. »

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