Une initiative dangereuse pour les joueurs vulnérables, dit une spécialiste

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Exit les « rien ne va plus, les jeux sont faits ». Loto-Québec tentera de couper l’herbe sous le pied de ses concurrents illégaux en offrant des paris sportifs en direct tout au long des matchs, dès ce mardi.

Ce nouveau service pourrait faire des dégâts chez les joueurs vulnérables, selon une spécialiste du jeu compulsif.

Le Canadien tire de l’arrière à quelques minutes de la fin de la partie, mais semble sur une forte remontée : sera-t-elle suffisante ? La tension est à son comble dans les chaumières, et Loto-Québec compte bien en profiter.

La société d’État, durement frappée par les impacts économiques de la COVID-19, permettra aux Québécois de parier sur l’issue d’un match jusqu’au coup de sifflet final (ou presque). Jusqu’à maintenant, aucun pari n’était accepté après la mise au jeu initiale.

Les parieurs pourront aussi mettre leur argent sur d’autres enjeux tout au long de la partie : combien de points seront marqués ? Quelle équipe effectuera le plus de tirs au but ?

« On vient compléter l’offre de paris », a affirmé Patrice Lavoie, patron des communications de Loto-Québec. « Les cotes évolueront au fur et à mesure que les matchs seront disputés, et en fonction du déroulement de ceux-ci. Le moment de fermeture des paris varie d’un type de sport à un autre. Lorsqu’il devient statistiquement peu probable que l’issue d’un match ou d’une question ne change, le pari n’est plus offert. »

Loto-Québec va donc moins loin que certains de ses concurrents illégaux, qui permettent à leurs clients de parier sur l’identité du prochain compteur ou du prochain joueur puni.

Loto-Québec offrira aussi à partir de ce mardi une option de sécurisation qui permet à un joueur aux nerfs moins solides de réduire son gain ou sa perte (mais aussi son risque) en encaissant un montant partiel avant la fin du match. Un joueur qui a parié sur une équipe en avance pourrait ainsi encaisser après deux périodes une partie de son gain potentiel et se protégerait du même coup contre une remontée de l’équipe adverse.

« Une illusion de contrôle »

Toutes ces options peuvent mettre en danger des joueurs compulsifs qui croiront qu’ils peuvent mieux contrôler la somme qu’ils viennent de miser, selon Anne Élizabeth Lapointe, directrice de la Maison Jean Lapointe et du Centre québécois de lutte aux dépendances.

« Il y a une illusion de contrôle qui est créée chez le joueur, a-t-elle dit en entrevue téléphonique. Les paris sportifs, c’est un jeu qui laisse beaucoup croire aux joueurs qu’ils ont beaucoup de contrôle sur son issue, par leurs connaissances ou par les décisions qu’ils vont prendre. »

Mme Lapointe souligne que de permettre à des amateurs de sport de placer des paris à la dernière minute, alors que le niveau d’excitation monte, constitue une stratégie commerciale risquée pour la clientèle et son portefeuille. D’autant plus que le visionnement d’un match est souvent accompagné de consommation d’alcool, qui peut altérer le jugement.

« Si Loto-Québec offre ça, c’est pour faire de l’argent. Il faut toujours garder ça en tête », a-t-elle dit.

Mme Lapointe dit voir des individus aux prises avec des problèmes de paris sportifs compulsifs être traités à la Maison Jean Lapointe, même s’ils constituent une minorité des joueurs compulsifs.

Patrice Lavoie, porte-parole de Loto-Québec, a mis de l’avant les mesures prises par la société d’État pour lutter contre le jeu compulsif.

L’entreprise publique « offre un environnement de jeu sécuritaire, avec des mesures de jeu responsable qui respectent les plus hauts standards, a-t-il dit. Elle permet notamment aux joueurs de se fixer des limites à la hauteur de leur budget. » Les joueurs peuvent aussi s’exclure de toute l’offre de Loto-Québec pour une période allant jusqu’à cinq ans.