Raconter une agression sexuelle, c’est difficile, et se lancer dans des procédures judiciaires, c’est long. Au moment où les allégations se multiplient sur les réseaux sociaux, La Presse s’est entretenue avec des victimes qui ont dénoncé leur agresseur à la police. Et qui ont trouvé l’expérience salutaire, quel que soit l’aboutissement de leur plainte.

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Guylaine Lebreux a subi des agressions sexuelles répétées de l’âge de 6 ans à 15 ans. En 2009, sa sœur et elle ont décidé de se présenter dans un poste de police de Sherbrooke pour dénoncer leurs agresseurs. Ce jour-là, Mme Lebreux, alors âgée de 41 ans, a raconté pendant cinq heures ce que ses quatre oncles lui avaient fait vivre pendant son enfance.

Les quatre hommes ont été accusés de grossière indécence et d’attentat à la pudeur puisque les crimes avaient été commis avant 1983. Mme Lebreux a trouvé l’une des premières étapes du processus judiciaire, l’enquête préliminaire, particulièrement éprouvante. Celle-ci vise à démontrer qu’il y a suffisamment de preuves pour tenir un procès.

« J’ai témoigné pendant deux heures. Il fallait que je dessine la maison, que je situe les chambres, que je décrive où avaient été commis les crimes », dit-elle.

Je me suis sentie comme le témoin d’un crime que j’avais subi.

Guylaine Lebreux, victime d’agressions sexuelles

Mme Lebreux n’a jamais utilisé de paravent pour raconter l’horreur qu’elle a vécue, et ce, même si plusieurs membres de sa famille se trouvaient dans la salle d’audience. L’utilisation d’un paravent ou de la visioconférence sont des mesures qui permettent, dans certains cas, de faciliter le témoignage des victimes. « Une chose que je voulais, qui était extrêmement importante pour moi, c’était de me tenir debout devant eux. Ça faisait partie de mon processus de guérison. Je ne voulais plus qu’ils aient de l’emprise sur moi. Je voulais reprendre le pouvoir sur ma vie, dit Mme Lebreux.

Deux de ses oncles ont fini par admettre les agressions. Les deux autres ont été reconnus coupables des faits qui leur étaient reprochés. Ils se sont fait imposer une peine de prison allant de 12 mois à cinq ans.

Se faire « challenger »

Pendant une soirée entre amis, Marie-Pier* s’est endormie sur un sofa, embrumée par l’alcool, il y a cinq ans. Lorsqu’elle s’est réveillée, un homme était à ses côtés. « Il me tripotait », raconte-t-elle.

La femme alors âgée de 21 ans a beaucoup pleuré dans les jours suivants. Elle s’est alors décidée à dénoncer son agresseur dans un poste de police.

« C’était vraiment difficile. J’étais submergée d’émotions. Il fallait que j’essaye de faire comprendre à la policière derrière une vitre ce qui m’était arrivé, mais il y avait d’autres personnes qui attendaient pour autre chose dans la pièce. Je pleurais tellement, j’avais de la misère à parler, c’est elle qui a prononcé les mots “agression sexuelle” », se souvient la victime qui avait trouvé cette première étape particulièrement rebutante.

Ce jour-là, Marie-Pier a raconté son agression une première fois. Trois mois plus tard, elle a répété son histoire devant une caméra. Une enquêteuse spécialisée en crimes sexuels lui a posé des dizaines de questions pour connaître les moindres détails de cette journée. Des questions allant de la météo à la couleur de sa petite culotte.

Plus tard, la procureure m’a avertie que l’avocat de la défense allait me challenger sur mon consentement parce que j’avais accepté que ce gars me joue dans les cheveux, qu’on allait essayer de me discréditer.

Marie-Pier, victime d’agressions sexuelle

Juste avant le procès, la procureure de la Couronne s’est entendue avec les avocats de l’agresseur pour qu’il plaide coupable à des accusations réduites de voies de fait simple. Les accusations d’agression sexuelle sont tombées, mais Marie-Pier a été soulagée. Elle était terrorisée à l’idée de témoigner devant des inconnus qui auraient pu se retrouver dans la salle d’audience.

« Porter plainte, ça m’a permis de guérir. Je ne suis pas sûre que je serais fonctionnelle à 100 % si je ne l’avais pas fait », dit-elle.

40 ans plus tard

Monique, elle, a attendu 40 ans avant de dénoncer son père. « Ma sœur et moi, on a tout essayé. J’ai envoyé une lettre à mon père pour lui demander d’avouer. Ça n’a pas marché. Ma sœur a quitté la famille en attendant des excuses. Ça n’a pas marché non plus », raconte Monique.

Il y a 10 ans, la sœur de Monique a décidé de prendre rendez-vous dans un Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel et la violence faite aux femmes (CALACS). Monique ne voulait rien savoir du fait de porter plainte, mais elle a tout de même assisté à la rencontre. Celle-ci a changé sa vie.

Ils ont été merveilleux ! C’était la première fois de ma vie qu’on m’écoutait et qu’on me croyait.

Monique, victime d’agressions sexuelles

« Ils nous ont expliqué tout le processus judiciaire, tout ce qui pouvait nous arriver, comment ça allait être dur. Ils n’ont pas fait ça rose. Ils nous ont dit que ça allait être long. Que ça prendrait des années. Que ça serait difficile de raconter, raconter, raconter encore », dit Monique qui insiste pour que les victimes de violences sexuelles consultent un CALACS, qu’elles aient envie de porter plainte ou non contre leur agresseur.

Quelques jours avant le procès, soit cinq ans après le dépôt de la plainte, le père de Monique a finalement admis – du bout des lèvres – les gestes commis contre deux de ses enfants. À la demande de ses filles, l’homme de 80 ans a purgé sa peine à son domicile.

De longs délais

« Porter plainte, c’est facile à dire, mais ce n’est pas facile à faire », affirme Bianca Bernier Brassard, intervenante communautaire au CALACS L’étoile du Nord. Elle convient toutefois que le système de justice s’est amélioré dans les dernières années en offrant une meilleure formation aux policiers, aux procureurs et aux juges sur l’impact des violences sexuelles dans la vie des victimes.

Mais il y a encore moyen de s’améliorer, notamment en ce qui a trait à la durée des procédures, dit Mme Bernier Brassard. Depuis l’arrêt Jordan, prononcé à l’été 2016, le délai maximal du processus judiciaire s’établit à 30 mois dans le cas d’accusations criminelles. Avant, une cause pouvait prendre huit, même dix ans, avant d’en arriver à un jugement.

On rêve d’avoir un tribunal des agressions à caractère sexuel et de violence conjugale qui ne ferait que ça. On rêve d’un processus plus rapide, car les femmes vivent avec un trauma. Chaque fois qu’on les ramène en cour, qu’elles refont face à leur agresseur, même si elles sont derrière un paravent, elles doivent replonger dans des histoires très éprouvantes. Sur le plan de la santé mentale, c’est très difficile.

Bianca Bernier Brassard, intervenante communautaire au CALACS L’étoile du Nord

MNathalie Legault, procureure en chef adjointe aux poursuites criminelles et pénales (DPCP), admet que l’arrêt Jordan a été une « excellente nouvelle » pour les victimes. « Ça leur permet d’avoir un début et une perspective de fin [des procédures] plus précise. »

À la fin de 2018, le système de justice a par ailleurs procédé à des changements afin de mieux soutenir les victimes de violences sexuelles et conjugales. Celles-ci sont désormais suivies par le même procureur du début à la fin de leur démarche. « Ça permet de créer un meilleur lien de confiance et de faciliter les échanges. [La victime] sait à qui elle peut se référer », explique MLegault.

Une rencontre supplémentaire est également prévue entre le procureur et la victime pour mieux lui expliquer les étapes qui mènent à un procès. « Lors de cette rencontre, on peut lui offrir de témoigner à l’extérieur de la salle, derrière un paravent. On peut lui offrir de faire une demande afin d’être accompagnée par une personne de confiance ou par un chien d’assistance », précise MLegault.

Depuis le milieu des années 70, les procureurs n’ont plus besoin d’une corroboration afin de porter des accusations contre un agresseur. « C’est important que les victimes l’entendent, dit MLegault. On n’a pas besoin de corroboration. Votre parole suffit pour porter plainte. Elle suffit pour constituer un dossier d’agression sexuelle. Votre témoignage, c’est de la preuve. »

*La loi nous empêche de nommer les victimes d’agressions sexuelles dont le dossier a été judiciarisé. Seules les personnes qui ont fait une requête devant une juge pour lever l’ordonnance de non-publication les concernant peuvent être citées. C’est le cas de Guylaine Lebreux. Dans cet article, nous avons utilisé les vrais prénoms des victimes avec leur accord.

Ligne téléphonique d’écoute, d’information et de référence destinée aux victimes d’agressions sexuelles, à leurs proches, ainsi qu’aux intervenants : 1-888-933-9007

Ligne téléphonique destinée à renseigner les personnes victimes de violences sexuelles qui envisagent de déposer une plainte auprès des policiers : 1 877 547-DPCP (3727)

Tel-Jeunes : 1 800 263-2266

Centre de Ressources et d'Intervention Pour Hommes Abusés Sexuellement dans leur Enfance : https://www.cripcas.ca/index.php/fr/

Abandonner sa plainte

Karine a vécu une relation de couple toxique alors qu’elle n’avait que 16 ans. Elle a dénoncé son ex-copain en octobre 2018, quelques mois après sa rupture. Celui-ci a été accusé d’agressions sexuelles, mais Karine a décidé d’abandonner sa plainte en décembre dernier, jugeant les procédures trop longues. « C’était trop dur et trop long pour moi », dit-elle. « Mon agresseur est allé quatre ou cinq fois en cour, sans moi, mais je ne savais jamais ce qui se passait. On ne m’informait pas de ce qui arrivait », raconte celle qui déplore le manque d’informations qu’on lui a fourni pendant le processus. « J’arrivais à prendre du mieux, mais chaque fois qu’une date importante approchait, je rechutais. Je devenais hyper anxieuse », explique celle qui a renoncé aux tribunaux.

Plainte sans accusation

Marie-Pierre a porté plainte contre un ex-conjoint qui l’a agressé sexuellement le soir de leur rupture. « J’avais mis ses objets sur le bord de la porte, mais il est rentré dans mon appartement et il m’a couchée sur le lit », raconte-t-elle. « Il m’a demandé de mettre des bas à jarretelle. J’avais tellement peur qu’il me batte à mort que je l’ai fait. Je me suis dit que si c’est juste ça que ça prenait pour qu’il parte, j’allais les mettre. » Le lendemain, Marie-Pierre s’est présentée à son poste de police, mais elle a oublié de parler de l’histoire des bas. Son ex-conjoint, lui, a mentionné ce renseignement. « L’enquêteur m’a chicanée parce que j’avais oublié ce détail. Mais mon cerveau a fait un black-out. […] Par manque de preuves, ils ont abandonné ma plainte, mais je pense que c’était plutôt parce qu’ils trouvaient mon témoignage pas suffisamment crédible », dit Marie-Pierre, tout de même sereine malgré le dénouement de sa plainte.

Peu de dénonciations

Parmi les 5340 infractions sexuelles commises dans la province en 2014, 84 % des victimes étaient de sexe féminin et 96 % des auteurs présumés étaient de sexe masculin, selon le Secrétariat à la condition féminine du Québec. Or, il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg puisque seulement 5 % des agressions sont dénoncés aux autorités, selon l’Enquête sociale générale sur la victimisation. Aussi, seulement 12 % des plaintes en matière d’agressions sexuelles aboutissent en condamnation, selon les chiffres de Statistique Canada. Il est à noter que dans 40 % des cas, les victimes ignorent l’identité de leur agresseur.