Après une réflexion d’environ une semaine et demie, le cofondateur du Cirque du Soleil Guy Laliberté a annoncé dimanche qu’il tentera, avec un groupe d’investisseurs, de racheter l’entreprise qu’il a cofondée en 1984. Le groupe de M. Laliberté a l’intention de présenter une offre d’achat dans le cadre du processus de restructuration lancé par le Cirque plus tôt ce mois-ci.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

« C’est une décision de cœur. J’ai reçu beaucoup d’appuis de la communauté Cirque. Tout l’appui que j’ai reçu, ça m’a boosté. La première des choses, c’est de garder le siège social du Cirque à Montréal. Ensuite, c’est d’avoir une équipe de direction québécoise [comme c’est le cas actuellement]. Et l’idéal, la cerise sur le sundae, ce serait d’avoir la majorité des actionnaires québécois. Avec mes partenaires financiers, on pense qu’on a la meilleure équipe [pour acheter le Cirque] », a dit Guy Laliberté, en entrevue à La Presse.

Guy Laliberté affirme avoir senti une « responsabilité » de revenir au Cirque du Soleil, dont il a été actionnaire majoritaire jusqu’en 2015. Son groupe estime pouvoir faire la meilleure offre sur les plans financier, créatif et artistique, ainsi que pour le public du Cirque du Soleil.

Sur le plan artistique, M. Laliberté a indiqué avoir l’appui des metteurs en scène Robert Lepage et Franco Dragone, qui ont fait plusieurs spectacles à succès avec le Cirque par le passé.

« On pense avoir un bon package autant pour le cœur, l’aspect financier et le plan de relance », lance-t-il.

Ce n’est pas juste une question d’argent, il faut trouver l’équilibre entre une bonne santé financière qui crée de l’emploi, l’amour du public, mais surtout, le feu sacré, la force des créateurs, des employés et des travailleurs. On a des objectifs de pérennité pour faire vivre le Cirque pendant 30 ans.

Guy Laliberté, en entrevue à La Presse

Qui fera partie du groupe de M. Laliberté ? Le principal intéressé indique que les discussions avec des partenaires potentiels ne sont pas terminées. « J’ai été tellement sollicité. C’est la beauté de la situation dans laquelle je me trouve : il y a différentes possibilités dans mon plan d’action », dit-il.

Le gouvernement du Québec, qui a laissé entendre qu’un prêt serait disponible à un nouvel actionnaire prêt à garder le siège social et la direction de l’entreprise dans la province, pourrait-il faire partie du groupe ? Pas nécessairement, répond M. Laliberté.

« J’imagine que ça pourrait faire partie de l’équation. Le gouvernement fait les efforts nécessaires pour donner les meilleures chances à l’avenir du Cirque, c’est de bon augure », précise-t-il.

M. Laliberté, qui a annoncé son projet dimanche soir sur le plateau de Tout le monde en parle, à Radio-Canada, ne sera pas le seul en lice pour acheter l’entreprise. Au moins une dizaine de groupes se sont montrés intéressés. Québecor a aussi divulgué publiquement son intérêt. 

« Disons qu’il y a certains joueurs que j’aimerais moins voir [acheter le Cirque] que d’autres », a avoué M. Laliberté au cours de son entrevue à La Presse – une allusion à peine voilée à l’intérêt de Québecor.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Représentation du spectacle Alegría à Montréal en avril 2019

La dette, « l’élément le plus dangereux »

Ayant suspendu ses activités depuis le début de la crise du coronavirus, le Cirque du Soleil ne génère plus de revenus, mais traîne une lourde dette de 890 millions US – il s’agit d’une créance garantie qui donne en pratique un poids important à ces créanciers. 

Le Cirque a mandaté la Banque Nationale pour trouver soit un nouvel acheteur, soit de nouveaux investisseurs minoritaires, soit de nouveaux partenaires financiers. L’entreprise pourrait devoir se protéger de ses créanciers durant le processus. Le poids des créanciers garantis américains fait d’ailleurs dire à M. Laliberté qu’il pourrait être difficile pour un groupe québécois de détenir la majorité des actions du Cirque.

Guy Laliberté est conscient du fait qu’il s’engage dans un « processus complexe » à l’issue bien incertaine, malgré son statut de cofondateur de l’entreprise.

Le Cirque va survivre. Mais ma première inquiétude, ce qui me fait peur, c’est que ce soit seulement l’argent qui mène l’avenir du Cirque. Il y a un danger réel à ça, à ce que le prix de la relance soit trop élevé. Le Cirque va recommencer, mais avec quelle dette ?

Guy Laliberté, en entrevue à La Presse

Plusieurs observateurs, dont l’agence de notation Moody’s, estiment que la dette du Cirque (890 millions US, soit 5,75 fois ses profits annuels) est très élevée depuis que Guy Laliberté a vendu l’entreprise en 2015 au consortium mené par la firme américaine d’investissement privé TPG. Celle-ci a endetté le Cirque pour payer une partie du prix d’acquisition de 1,5 milliard US. TPG possède 55 % du Cirque, la firme chinoise Fosun, 25 %, et la Caisse de dépôt et placement du Québec, 20 %.

Guy Laliberté dit ne pas regretter d’avoir vendu le Cirque du Soleil à TPG en 2015 – il a vendu son dernier bloc de 10 % à la Caisse en février dernier. « C’était le bon temps [de vendre], dit-il. J’avais mes raisons personnelles, familiales, j’avais envie de retrouver mes anciennes amours, de voyager, de créer quelque chose de nouveau. C’était une décision bien mûrie. Tout portait à croire que TPG était l’un des beaux chevaux à qui vendre, leur feuille de route était intéressante. »

En 2019, le Cirque du Soleil a généré des profits de 155 millions US sur des revenus de 1,04 milliard US, soit une marge de profit de 15 %. C’est essentiellement la même rentabilité qu’avant l’acquisition de TPG, en 2015.

S’il redevient propriétaire du Cirque du Soleil, Guy Laliberté se donnera comme « grande responsabilité » de s’impliquer dans l’aspect créatif du Cirque. 

« Sur une longue période de temps, tu ne peux pas gagner tout le temps la Coupe Stanley, illustre-t-il. Mais le Québec est bourré de talents créatifs. Quand on regarde les jeunes troupes de cirque, ce sont des incubateurs de créateurs, c’est l’avenir du Cirque du Soleil. Il y a des jeunes qui ont de l’ambition et du talent. Ce sont les cycles de vie d’une entreprise. » 

« Je ne connais pas d’entreprise qui ne vit pas de cycles. Celui-là est assez brutal à cause du coronavirus, mais il y a toujours eu des cycles [au Cirque] », conclut-il.

Le Cirque du Soleil en 12 temps

1980

Gilles Ste-Croix fonde la compagnie de théâtre de rue Les Échassiers de Baie-Saint-Paul. Guy Laliberté y est cracheur de feu.

1984

Fondation du Cirque du Soleil par Guy Laliberté, Daniel Gauthier et Gilles Ste-Croix. Grâce à un contrat de 1,5 million avec le gouvernement du Québec, le Cirque produit son premier spectacle, Le grand tour, à l’occasion de la fête foraine de Baie-Saint-Paul. Le spectacle est présenté dans le cadre des célébrations du 450e anniversaire de la venue de Jacques Cartier.

1987

Première tournée du Cirque du Soleil aux États-Unis.

Années 90

Après le succès de cette tournée, Disney fait plusieurs offres à Guy Laliberté pour acheter le Cirque. Pendant 10 ans, le géant tentera discrètement d’acheter l'entreprise, mais sans succès. « Le Cirque aurait été un succès comme division de Disney, mais je ne suis pas sûr que Guy serait resté dans un environnement d’entreprise comme celui de Disney. Guy, c’est une âme libre », a confié Michael Eisner, ex-PDG de Disney, en entrevue à La Presse en 2012.

1993

Création de Mystere, premier spectacle permanent du Cirque du Soleil à Las Vegas. Les productions au Nevada représentent environ 40 % du chiffre d’affaires du Cirque en 2020.

2001

Guy Laliberté rachète les parts de son associé Daniel Gauthier et devient l’unique actionnaire du Cirque du Soleil.

2006

Création à Las Vegas du spectacle permanent LOVE consacré à la musique des Beatles

2008

Guy Laliberté vend 20 % des actions du Cirque à Dubai World, société des Émirats arabes unis.

2015

Le Cirque du Soleil est vendu pour 1,5 milliard US à un consortium mené par la firme américaine d’investissement privé TPG. TPG est actionnaire majoritaire du Cirque (55 %), tandis que la firme chinoise d’investissement privé Fosun détient 25 % des actions. La Caisse de dépôt et placement du Québec en acquiert 10 %, et Guy Laliberté garde 10 % des actions.

Février 2020

La Caisse de dépôt rachète la participation restante de 10 % de Guy Laliberté.

Mars 2020

Le Cirque suspend ses 44 spectacles en raison de la crise de la pandémie mondiale de COVID-19 et annonce la mise à pied de 95 % de ses 4679 employés.

Mai 2020

Le Cirque engage la Banque Nationale pour évaluer ses options pour l’avenir. Ce processus de restructuration pourrait mener à une nouvelle vente de l’entreprise au cours des prochains mois.