Alors que le taux de chômage atteint des sommets, l’un des suspects visés par la police dans l’enquête sur le vol de données chez Desjardins sollicite des clients de l’institution financière pour leur offrir des prêts d’urgence à un taux d’intérêt pouvant atteindre 9,99 %, a appris La Presse.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« Félicitations à vous ! », commence la lettre reçue par des clients de Desjardins à travers le Québec.

« C’est avec grand plaisir que nous vous confirmons votre éligibilité pour l’obtention d’un prêt rapide, remboursable à votre rythme, et selon la fréquence de vos paies », poursuit le message signé par la firme Financement Instant, établie à Québec.

Une copie de la lettre a été fournie à La Presse par un client de Desjardins dans la région de Valleyfield, qui trouvait étrange d’être sollicité personnellement pour un prêt par une entreprise de la région de la capitale.

L’offre consiste en un prêt de 500 $ à 1500 $, livrable en 30 minutes, sans enquête de crédit, à un taux d’intérêt se situant entre 7,99 % et 9,99 %. Une offre tout à fait légale, à condition, bien sûr, que les données personnelles utilisées pour solliciter des personnes dans le besoin aient été obtenues légalement.

Mandats de perquisition pour ses téléphones

Or, selon ce qu’a pu confirmer La Presse de plusieurs sources proches du dossier, les enquêteurs de la Sûreté du Québec (SQ) et de la police de Laval croient détenir des preuves que le propriétaire de Financement Instant, Mathieu Joncas, a acheté des lots importants de données personnelles de clients de Desjardins, volées par un employé corrompu.

Desjardins a confirmé que les données dérobées par son ex-employé comprenaient des informations financières précises sur ses clients. Pour qui fait du prêt privé d’urgence, les données personnelles de ce genre sont très précieuses afin de cibler qui est pris à la gorge, qui peut rembourser quoi, qui est en défaut de paiement. La théorie de la police dans cette affaire est qu’un groupe de courtiers, dont Mathieu Joncas, a acquis illégalement les données des clients de Desjardins pour se donner un avantage concurrentiel lors d’opérations de sollicitation.

Une source policière a confirmé à La Presse que les enquêteurs avaient bien remarqué que Mathieu Joncas demeurait actif. Officiellement, la SQ se contente de confirmer que l’enquête criminelle se poursuit.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Le suspect aurait acheté des lots importants de données personnelles de clients de Desjardins, volées par un employé corrompu.

Personne n’a été arrêté pour le moment dans le cadre de l’enquête sur ce vol de données, mais les enquêteurs ont obtenu plusieurs mandats de perquisition. Un juge a accordé aux policiers le droit de fouiller les téléphones cellulaires de M. Joncas parce qu’il y avait des raisons de croire que les appareils recelaient des preuves de la perpétration d’un crime. Les allégations contre M. Joncas n’ont pas été testées devant les tribunaux.

Par courriel, un représentant de Financement Instant a refusé de dire si les données volées chez Desjardins étaient utilisées dans la vague de sollicitations actuelle. L’entreprise nous souligne qu’elle fait affaire avec des entreprises légales qui fournissent des listes de sollicitation.

Opération Enfant soleil utilisé contre son gré

La lettre envoyée par Financement Instant précise aussi que 1 $ par prêt octroyé sera remis à Opération Enfant Soleil.

L’organisme a indiqué à La Presse que Financement Instant avait obtenu l’autorisation de faire une collecte de fonds au profit des enfants malades en utilisant le nom d’Opération Enfant Soleil entre octobre 2018 et août 2019.

« Cette initiative n’a toutefois donné aucun résultat, nous n’avons reçu aucun montant », affirme Samantha Munoz Comeau, porte-parole d’Opération Enfant Soleil.

Mme Munoz Comeau ajoute que l’entente avec Financement Instant est échue et que l’entreprise de prêt n’a plus le droit d’utiliser le nom de l’organisme de charité.

« Nous avons d’ailleurs avisé formellement Financement Instant que l’entreprise n’était pas autorisée à utiliser notre nom et notre logo et que cette utilisation illégale devait cesser immédiatement », affirme la porte-parole.

Un représentant de Financement Instant conteste toutefois la version d’Opération Enfant soleil. « Nous sommes surpris de leur réponse puisque nous avons une entente écrite avec eux et que les dons ont bien été versés. Nous allons communiquer avec eux pour démêler cet imbroglio », indique la personne dans un courriel, sans jamais s’identifier.

– Avec Daniel Renaud, La Presse