Mardi, en fin de journée, au sommet de l’OTAN à Londres, tous les dirigeants sont réunis, dans les salons de Buckingham Palace. La reine Élisabeth II est là, entourée de ses enfants. Sauf un. Le prince Andrew, impliqué dans un scandale sexuel, n’est pas sortable, en ce moment. On saura, peut-être, ce qu’il est en train de faire, en regardant la saison 5 de The Crown.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Les gens bavardent, debout, un verre à la main, comme on le fait dans tous les cocktails, à Rotterdam ou à Rio. C’est le festival du small talk. De la petite conversation. On ne négocie pas de traité de libre-échange. On échange librement des banalités.

Il y en a qui s’ennuient profondément, d’autres qui s’amusent légèrement, ça dépend de votre talent pour le social. Un petit groupe, au milieu de la salle, semble très distrayant. On y retrouve le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, le président de la République française, Emmanuel Macron, le premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson, le premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte, et la princesse Anne. Joyeux gratin.

Ils se font la conversation, in English, of course, sans se douter qu’une caméra de la CBC est en train de les observer.

Pendant que notre Justin prend une gorgée de son verre de fort, Boris Johnson demande, en se marrant, à Emmanuel Macron : « C’est pour ça que vous êtes en retard  ? » C’est Trudeau qui répond : « Il est en retard parce qu’il a eu une conférence de presse inattendue de 40 minutes. » Boris fait une grimace avant de prendre une gorgée, Justin s’anime un peu et se pince le nez. Macron réplique, le doigt dressé. Malheureusement, Macron fait dos à la caméra, on ne comprend pas ce qu’il dit. Ça semble plutôt comique à voir les mines réjouies autour de lui. Le premier ministre des Pays-Bas ajoute son grain de sel, en riant, et Macron lui touche le bras.

Quelques secondes plus tard, Justin Trudeau dit : « J’ai vu la mâchoire des gens de son équipe tomber. » En mimant la scène. Johnson poursuit le dialogue, mais c’est toujours incompréhensible.

Voilà, c’est ça, le scandale planétaire de la semaine  ! À cause de ce clip, devenu viral sur les réseaux sociaux, Donald Trump a sacré son camp de la conférence, en traitant le premier ministre du Canada d’hypocrite et de visage à deux faces. Pas deux faces, dans le sens d’une face blanche et d’une face noire, mais deux faces, dans le sens d’une face téteuse avec lui et d’une face moqueuse dans son dos. Tous les éditorialistes en ont profité pour pourfendre Trudeau devenu le Gaston Lagaffe de la diplomatie.

Pauvre Justin  ! Ce qu’il a dit est pourtant bien anodin : Macron est en retard parce que Trump a donné une longue conférence de presse et l’équipe de Donald est tombée des nues quand le président américain a annoncé que le prochain G7 aurait lieu à Camp David. Admettons que Trump se prête à des commentaires beaucoup plus tranchants que ceux-là.

Le problème, c’est que Trudeau est le seul que l’on voit de face. Quand vous parlez dans le dos de quelqu’un, arrangez-vous toujours pour être de dos, justement.

Les trois autres dirigeants ont l’air d’en passer une couche sur leur ami américain, mais ils ont la chance de ne pas être en plein centre de l’image.

De plus, Trudeau ne nomme jamais Trump. Il dit toujours il. Aucun homme n’est une île, mais tous les hommes sont des ils. Vraiment, rien pour fouetter un tofu (il ne faut plus dire fouetter un chat). Bien sûr, il y avait le ton. D’accord, c’est un peu le ton que l’on prend quand on parle du gros colon de la classe. Mais malgré tout, les termes utilisés demeurent polis. Je serai curieux d’entendre Trump parler de Justin, d’Emmanuel et de Boris (on dirait une chanson de Marie Laforêt), quand il se croit en toute intimité. Ça doit chauffer  !

La leçon à tirer de cet évènement, c’est qu’on n’est plus jamais en privé, quand on est en public. Surtout pas quand il y a des caméras de la CBC. Avant, on n’aurait pas osé diffuser ces images, prises à l’insu de ces grands leaders. Mais la politique se téléromanise. Les leaders mondiaux deviennent des personnages de feuilleton. Le pouvoir a ses raisons. Justin dans le rôle du beau gosse innocent, Donald Trump, dans le rôle du méchant puissant, Emmanuel Macron, dans le rôle de celui qui parle bien, Boris Johnson, dans le rôle du brouillon pas à sa place.

La leçon est bonne pour tout le monde. Même pour nous, petites gens. Car, si les caméras des gros médias ne nous suivent pas, il y a plein de téléphones intelligents, devant lesquels il ne faut pas faire le con.

Au party de bureau, ne vous avisez pas de parler contre le boss, parce qu’on ne sait jamais quand un iPhone peut vous couper votre fun. Justin le sait maintenant, casser du sucre, c’est comme fumer un joint, on ne peut faire ça que chez soi. Dans son repaire. Dans son foyer. Partout ailleurs, c’est dangereux. Les murs avaient des oreilles, depuis longtemps, mais dorénavant, ils ont aussi des yeux. Avant, pour rapporter vos confidences, il y avait quelques commères de service. Maintenant, il y a les réseaux sociaux. Deux milliards de commères qui répandent les ragots à la vitesse de la lumière.

Alors, que disiez-vous, que vous êtes vraiment chanceux d’avoir un aussi bon patron  !