Un jeune de la DPJ sur cinq a connu un épisode d’itinérance après la fin de son placement, a établi l’Étude sur le devenir des jeunes placés (EDJEP) à partir des témoignages d’une solide cohorte de 700 jeunes issus des services sociaux. C’est la première fois qu’une recherche est en mesure de chiffrer la proportion de jeunes ayant grandi sous la houlette de la DPJ qui ont pu se retrouver à la rue une fois leur placement terminé.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

En moyenne, les 716 jeunes sondés par l’EDJEP étaient sortis de placement depuis 13 mois. Les chercheurs ont demandé à ces jeunes s’ils avaient déjà dormi dans la rue, dans un lieu non prévu pour l’habitation ou dans un refuge d’urgence. Au total, 19,3 % des jeunes ont répondu par l’affirmative à l’une de ces trois options.

Ces périodes d’itinérance visible ont pu aller de quelques jours à plusieurs années, témoignent les jeunes. Pour les deux tiers des jeunes qui ont vécu dans la rue, l’épisode d’itinérance le plus long a duré quelques jours. Pour 13 % des jeunes, leur séjour dans la rue a duré plus de quelques jours, mais moins d’un mois, alors que pour le quart d’entre eux, il a duré plus d’un mois. Parmi ces jeunes, quelques-uns affirment avoir vécu plus d’un an dans l’itinérance. « Pour ces jeunes, l’itinérance semble donc être l’expérience “résidentielle” principale depuis leur sortie. »

En moyenne, ces jeunes ont vécu quatre épisodes d’itinérance depuis leur sortie des services de la DPJ. La moyenne est de trois chez les filles, mais monte à cinq chez les garçons.

Phénomène surprenant, un jeune sur 12 a même vécu des situations d’itinérance dite visible alors qu’ils étaient toujours sous la protection des services sociaux. Près de 3 % des jeunes ont déjà dormi dans la rue, 4 % dans des lieux non prévus pour l’habitation et 4 % dans un refuge d’urgence.

Un chiffre totalement inédit

Chose certaine, ce chiffre sur l’itinérance dite visible est totalement inédit, souligne le chercheur Martin Goyette. « On savait déjà que 50 % des jeunes de la rue avaient un passé de DPJ. Mais de quantifier l’inverse, combien de jeunes de la DPJ ont vécu de l’itinérance, c’est la première fois qu’on peut présenter de telles données.

« La question que ça pose, c’est la qualité du filet social qu’on tisse pour ces jeunes-là. Tout n’est pas noir ! Mais pour certains jeunes, on n’arrive pas à les soutenir adéquatement. Ces jeunes présentent un portait de vulnérabilité plus sombre. Or, le passage dans l’itinérance visible risque d’aggraver ces difficultés. »

Kevin Champoux-Duquette est l’un de ces jeunes. Maintenant âgé de 20 ans, il fait partie du comité aviseur de l’EDJEP. Kevin a été placé à 11 ans parce que son beau-père le maltraitait. Il est resté sous la supervision de la DPJ jusqu’à 18 ans. Entre 11 et 18 ans, il a fait pas moins de 33 fugues.

« Mais à 18 ans, ça a été : on te donne un dernier repas, et salut, mon homme. Les liens se sont coupés avec mes intervenants. Je n’avais plus personne pour m’aider. » Il a connu de multiples épisodes d’itinérance. « J’ai dormi trois mois dans une caravane, sur un terrain de gravier. »

Il a habité sporadiquement à plusieurs endroits, puis a fini par se fixer aux Auberges du cœur, où il habite depuis septembre. Il a repris l’école, dans le but d’obtenir son diplôme d’études secondaires. « À 18 ans, tu n’es pas un adulte. Il me semble que les intervenants devraient pouvoir nous suivre plus longtemps. Peut-être jusqu’à 20, 21 ans ? »

Des facteurs de risque

Mais tout n’est pas noir dans le portrait brossé par l’EJEP. Au global, 49 % des participants à l’étude sont considérés comme étant stable sur le plan de la résidence. Le tiers sont en situation d’instabilité. C’est quoi, l’instabilité ? Les chercheurs l’ont défini comme plus d’un lieu de vie additionnel par année depuis la sortie de placement, en plus du lieu initial de résidence. Un jeune sorti depuis 12 mois aurait donc eu deux lieux de vie.

Dans cette plus récente mouture de l’EDJEP, on établit des liens forts avec les deux derniers jeux de données dévoilés depuis deux ans. La première étude s’était centrée sur la scolarité des jeunes de la DPJ et avait établi qu’une forte proportion d’entre eux avait un retard scolaire : seulement 17 % des jeunes de 17 ans hébergés dans les services de la DPJ avaient atteint le niveau scolaire qui correspondait à leur âge. En comparaison, 75 % des jeunes Québécois avaient atteint ce niveau, et 56 % des jeunes vivant en milieu défavorisé.

La seconde étude avait permis de montrer que les jeunes de la DPJ changeaient souvent de milieu de vie. En moyenne, ils connaissaient cinq déplacements dans leur parcours au sein des services sociaux. Un jeune sur dix avait connu dix déplacements, et certains cas extrêmes avaient changé de milieu de vie jusqu’à 50 fois.

Or, les résultats de cette dernière étude sur l’itinérance montrent que les jeunes qui n’ont pas complété leur diplôme d’études secondaires ou qui ont été déplacés plusieurs fois sont les plus susceptibles de vivre des épisodes d’itinérance visible. Les jeunes qui avaient connu l’itinérance avaient eu en moyenne 5,9 déplacements durant leur parcours. Plus du quart des jeunes ayant connu plus de dix déplacements avaient goûté à l’itinérance.

L'EDJEP, c'est quoi?

C’est une étude développée par la Chaire de recherche du Canada sur l’évaluation des actions publiques à l’égard des jeunes et des populations vulnérables. L’étude a recruté un échantillon représentatif de 1136 jeunes Québécois placés sous la protection de la DPJ, qui étaient placés dans une ressource des services sociaux. Au moment de la première vague de l’étude, ils étaient âgés de 17 ans. Au total, ils ont été rencontrés deux fois depuis 2018 et le seront de nouveau en 2020, afin de déterminer avec précision ce qu’ils deviennent une fois leur parcours dans les services sociaux terminé.