Donald Tremblay entre en trombe dans l’Accueil Bonneau. Casquette vissée sur une tête bienveillante, éternel foulard au cou, sac au dos bourré de documents. Il se fraie un chemin entre les pensionnaires, bonjour, bonjour, bonjour…

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Il s’engouffre enfin dans un bureau. Deux étudiantes en droit sont déjà sur place. La Clinique juridique itinérante peut commencer son travail.

Un travail qui consiste à se rendre dans des refuges de Montréal pour écouter les problèmes juridiques de toutes sortes, et montrer le plus court chemin vers une solution.

« J’avais déjà fait du bénévolat dans des refuges, mais tu ne peux pas comprendre tant que tu n’as pas cheminé avec eux. Le système n’est tellement pas adapté à leur réalité… »

Il s’est rendu compte que si on veut aider cette clientèle en la convoquant à des rendez-vous, c’est peine perdue. Il faut se rendre sur place, dans les refuges. Alors chaque jour, il débarque dans un refuge avec son équipe, ses téléphones et ses papiers.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

De gauche à droite : le coordonateur Calin Chiriac, l’avocate criminaliste Elfriede Duclervil et Donald Tremblay

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Le premier usager ce matin-là (ce n’est pas un « client ») est un homme dans la trentaine, arrivé des Caraïbes à 6 ans, mais toujours « résident permanent ». Il a plaidé coupable un peu trop vite à une accusation de harcèlement criminel et a reçu un avis d’expulsion.

Une condamnation pour un crime dont la peine maximale est de 10 ans ou plus entraîne une expulsion automatique du pays, même si le juge n’a infligé que trois jours.

« Je pensais que je plaidais coupable à des menaces de mort, j’ai pas fait de harcèlement, j’ai fait des menaces… Moi, je croyais que ça prenait quelque chose de très grave pour être expulsé, je sais pas, comme importer une tonne de coke…

Une banale histoire de chicane avec le concierge de son immeuble – dont il a été expulsé, c’est pourquoi il est à la rue.

« – Il faut bouger vite. Est-ce que ton avocat connaissait ton statut ?

— Oui.

— Est-ce qu’il t’a avisé des conséquences ?

— Non !

— Bon, il y a deux trains en marche, ici. Un, le dossier criminel. On va essayer de faire retirer ton plaidoyer, et refaire un procès. Si on gagne, l’expulsion peut être annulée. Si on perd, il y a un appel humanitaire possible…

— Ouais. OK. En même temps, je me dis : je viens d’un pays magnifique, il y a des plages…

— Écoute, c’est beaucoup de travail, tout ça, alors si ça t’intéresse pas de te battre, dis-le tout de suite !

— Oui, oui, c’est juste que si c’est la volonté de Dieu… »

Les étudiantes ouvrent un dossier. Donald n’a pas le droit de donner des avis juridiques ; il contacte deux avocates, fixe des rendez-vous. On s’assurera qu’il s’y rend.

C’est aussi ça, le travail de cette clinique : prendre les usagers par la main pour simplement les emmener à un rendez-vous à la cour, chez l’avocat, à la Régie du logement…

Cette clinique, Donald en a eu l’idée pendant ses études en droit à l’UQAM.

« Appliquer les règles bêtement pour quelqu’un dans la rue, ça crée des injustices incroyables, en plus ça crée des dossiers inutilement. On leur donne une contravention, ils ne peuvent pas la payer, ça s’accumule… Ils sont convoqués à la cour, ils oublient, on lance un mandat, on les réarrête… On leur impose comme condition de ne pas boire, un policier passe deux jours plus tard, le gars sent l’alcool, on le renvoie en prison… Ce qui paraît simple, c’est souvent une montagne, pour eux. »

Un usager avait perdu sa carte de guichet. Il se présente à la banque. Déjà, on le dévisage. Quand, en plus, il réclame une carte de guichet sans fournir la moindre pièce d’identité, on l’éconduit assez vite…

Sauf que dans les 1319 dossiers ouverts depuis cinq ans, on a constitué une « fiducie documentaire » : copies des documents personnels, etc. Un étudiant est retourné à la banque avec le sans-abri, il a retrouvé l’accès à son compte.

« Il dansait dans la rue ! »

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Milan avait arrêté de prendre de l’héroïne, il avait un appartement supervisé, sa vie était enfin en ordre.

Il était dans le métro. Un homme le fixait. Il faut dire qu’avec ses 190 cm, sa bouche édentée, son crâne dégarni, il ne passe pas inaperçu. L’homme qui le fixait sort à la même station que lui. Milan fait semblant de le filmer. Les deux hommes vont dans la même direction. Milan va à la Mission Old Brewery, l’autre homme au palais de justice, juste en face : c’était un policier.

Le policier l’a identifié. Milan a été accusé de harcèlement. Il a manqué des rendez-vous à la cour. On l’a arrêté des années plus tard. Il a été emprisonné pour un week-end. Il n’a pas eu accès à ses doses quotidiennes de méthadone. Il était en panique, tout tremblant, étourdi quand il est arrivé en cour. Il a plaidé coupable sans réfléchir, après une brève discussion avec l’avocate. Il a compris seulement plus tard qu’il serait expulsé vers les Balkans.

La clinique a joint l’avocate Helena Lamed, ex-prof à McGill, qui a mis des semaines sur le cas bénévolement.

La Cour d’appel a accepté le retrait de la reconnaissance de culpabilité. On a fixé une date de procès, la Couronne a retiré l’accusation, faute de preuve.

« Ce gars-là serait mort s’il avait été expulsé. Ce n’est pas un criminel. »

C’est aussi ça, leur travail : refaire ce qui n’a pas été fait dans ces séances de cour à la va-vite où « ces gens-là » n’ont souvent même pas la chance de faire valoir une défense.

***

On rencontre Monique à la Mission Old Brewery. Elle a fait carrière comme journaliste pigiste. Grosse dépression. Elle a vendu sa maison. Elle a tout mis en entrepôt. Il y en avait pour « des centaines de milliers de dollars ». Mais elle avait perdu la carte. Elle a abouti dans un refuge. Elle n’a pas payé le loyer. Le propriétaire a tout mis en vente et bazardé toute sa vie pour une dette de 795 $.

« Je suis déprimée, je suis à terre, anéantie… Mais le docteur m’a dit : “Combats !” Alors je me bats. »

Donald a trouvé une avocate. Une mise en demeure est préparée.

« Il faut prouver une faute, Monique. Mais elle travaille là-dessus. »

***

Lucas avait juste une question pour Donald.

« Si un policier m’a tiré dessus, est-ce que je peux avoir de l’IVAC [indemnisation des victimes d’actes criminels] ?

— Raconte-moi donc ce qui est arrivé… »

Lucas était fâché contre des gens de son quartier. Il a lancé une roche dans leur fenêtre. Ils ont répliqué en le tabassant. Il est allé mettre de la merde sur leur porte. Ils l’ont enfermé chez eux et lui ont donné une raclée. Ils ont volé son téléphone et filmé la scène.

Lucas s’est procuré une arme à air comprimé et il est allé les menacer. Ils ont appelé la police. Il s’est enfui. Un policier a tiré, l’a blessé… Il a été arrêté. Il a dit qu’il s’était fait battre. On ne l’a pas cru.

Quelque temps après, il achète un nouveau téléphone. Il se connecte. Pouf ! Les images vidéo de sa séquestration apparaissent de son nuage… Les voisins ont été arrêtés.

Bon, donc, pour ce qui est de l’IVAC, on oublie ça, mais il y a une enquête sur le policier qui lui a tiré dessus…

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« Ils vont me crisser en dedans, dit François. Ça, ça veut dire Noël en prison… »

L’homme a été accusé de séquestration dans un palais de région.

« Séquestration ! J’ai juste tenu une porte pour pas que la fille me frappe avec une poêle. Avec mon dossier, je vais pogner un an, c’est sûr ! »

Son dossier, c’est une série de vols, d’introductions par effraction pour s’acheter de la drogue, il y en a des pages et des pages, des mois et des mois de prison qui, mis bout à bout, font une dizaine d’années sur une vie de cinquante et quelques.

« Qu’est-ce qui s’est passé ?

— C’est une guedaille… »

Il se tourne vers les étudiantes avec un sourire gêné.

« — Excusez, les filles…

— Une quoi ? demande l’une des étudiantes. Elles n’ont manifestement jamais entendu ce mot-là.

— Ben, une putain, si tu veux… Elle travaille pour des gars de bicycle…

— Elle était là en tant que prostituée ?

— Ben, ouais. »

On l’a mis en liberté à condition qu’il suive une cure fermée de désintoxication. Au bout de quelques semaines, lui qui en a vu d’autres a estimé que c’était la pire maison de thérapie au Québec et a décidé de partir, mais sans en aviser la cour. Il s’est rendu dans une autre maison de thérapie. Mais les mandats courent contre lui. Il ne sait plus quoi faire.

Donald joint la très énergique Me Elfriede Duclervil, de l’Aide juridique, une des 25 avocates d’un peu partout en ville qui prennent des dossiers de la Clinique. Elle va mettre un peu d’ordre dans ses causes… François est soulagé.

Autrement, la Clinique, c’est Donald, seul salarié, et une quinzaine d’étudiants en droit de plusieurs universités, qui fournissent bénévolement 3000 heures par année – plus des emplois d’été.

***

Lise s’était enfin sortie de la rue, mais pas tout à fait de l’alcool. Elle avait son petit appartement, mais elle continuait à boire. Une nuit d’ivresse profonde, elle a appelé le 911. Elle a menacé de tuer une voisine. La police est venue l’arrêter. À la cour, on a accepté de la mettre en liberté, mais à condition qu’elle fasse une cure fermée. Ça veut dire l’expulsion de son appartement, durement trouvé – elle n’a pas le droit d’être près de sa voisine, et de toute manière, en cure fermée, l’argent de l’aide sociale sert à payer la cure… alors bye-bye, logement.

On n’a pas pu aller à la cour assez vite pour expliquer la situation au juge, obtenir un changement de conditions, comme ça arrive parfois…

On l’a retrouvée morte.

***

Un homme avait profité de l’internement psychiatrique de sa femme pour lui faire signer devant notaire une renonciation à sa maison, à son profit. Elle s’est retrouvée à la rue. Tentatives de suicide, dépressions… Les événements remontaient à neuf ans. Un grand bureau a offert de prendre la cause pro bono, mais l’a abandonnée pour cause de conflit d’intérêts.

Quelques mois plus tard, on a appris que la femme touchait un héritage de Colombie-Britannique. Allez donc régler ça, quand vous sortez de la rue…

Les gens de la Clinique l’ont aidée à récupérer l’argent. On ne l’a plus vue dans les refuges.

Il y a des défaites, mais il y a plein de victoires.

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Gilles a des contraventions impayées un peu partout dans des villes des environs. Il n’est pas capable de les payer, alors bien sûr, les montants s’additionnent. À Montréal, on peut payer ses dettes avec des travaux compensatoires. Il a travaillé à la cuisine dans un refuge.

« Je mettais de la margarine dans des p’tites cups. Des fois de la confiture, ou de la mayonnaise… J’ai fait 62 heures. »

On crédite autour de 10 $ par heure de travail compensatoire. Mais là, ses contraventions sont éparpillées dans des municipalités qui ont chacune leurs règles. Certaines n’acceptent les travaux que dans leur ville. Et comme il est dans la rue, il n’a ni adresse courriel ni téléphone.

Donald appelle en main libre le percepteur des amendes dans une première ville. Il doit vérifier l’état d’indigence de Gilles avant de négocier une entente.

« Quels sont vos revenus ?

— 586 $ d’aide sociale par mois. J’aimerais ça retourner au refuge pour…

— Avez-vous un véhicule ?

— J’avais un Chevrolet 2002, mais je l’ai vendu pour 200 $ à’ scrap. Le muffler traînait par terre.

— Comment vous vous déplacez ?

— À pied…

— Vous habitez où ? Avez-vous des meubles ?

— Je vis dans un dortoir pis on est 30 là-dedans.

— Qu’est-ce que vous faites avec votre argent ?

Donald prend le téléphone.

— Écoutez, Madame, il touche 586 $ par mois, pas par semaine !

— Je comprends, mais je dois être convaincue qu’il n’a aucun bien saisissable.

Donald repasse son cellulaire à Gilles.

— C’est quoi vos dépenses ?

— Ben, les sous, c’est pour l’épicerie… Pis je fume.

— Combien de cigarettes ?

— Deux paquets par jour, c’est 10 $ chaque. Les cigarettes indiennes, c’est 3 $, mais ça me fait tousser.

Gilles en a marre des questions.

— Voulez-vous la couleur de mes bobettes, aussi ? ! J’ai pas une cenne, je passe mes journées accoté sur le bord d’un mur en ciment, c’est ça ma vie !

— J’ai pas le choix, Monsieur… »

Donald le calme : elle est là pour t’aider !

Finalement, l’entente est conclue. Gilles remercie Donald, qui a réussi en quelques minutes à nettoyer son ardoise dans trois villes.

Quand tout sera réglé, Gilles veut ravoir son permis. Il pourra être camionneur, comme avant. Il a arrêté de boire, ça fait 19 ans. Il nous montre le jeton qui atteste sa sobriété.

Il s’en va en griller une dans la ruelle. Il sort un paquet de cigarettes… « indiennes ».

« Les bleues, elles font pas tousser », me dit-il avec un sourire.

Derrière la Mission, c’est le trafic de l’autoroute Ville-Marie qui compose la musique d’ambiance.

Quelqu’un a dessiné un cœur en trois couleurs sur un pilier de béton gris.

Dans ce jour sans lumière, il brille encore plus.

C’est aussi ça, Donald et cette clinique qu’il a inventée et qu’il anime en travaillant nuit et jour.

Un peu de lumière, dans un long mois de novembre.