Les enfants qui se retrouvent sous la protection de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) sont-ils placés trop rapidement, dans certains cas, chez des grands-parents qui ont eux-mêmes un historique de maltraitance ? C’est la question – troublante – que pose une étude réalisée pendant trois ans auprès de 172 enfants de la DPJ de la région de Montréal, dont La Presse a obtenu un résumé.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Les sept chercheurs, dont la professeure Sonia Hélie, de l’École de travail social de l’Université de Montréal, auteure de nombreuses études sur la DPJ, ont sélectionné en 2013 l’ensemble des enfants du Centre jeunesse de Montréal qui devaient être placés chez leurs proches. Dans près de la moitié des cas, ce sont les grands-parents qui recueillaient l’enfant. On a suivi le parcours de ces enfants pendant trois ans.

Les chercheurs ont pu établir trois profils d’enfants placés dans ce qu’on appelle les familles d’accueil de proximité (FAP). Dans le premier cas de figure, qui rassemble les deux tiers des enfants, les bambins avaient eux-mêmes peu de difficultés, mais risquaient de subir de la maltraitance à cause d’une mère consommatrice ou aux prises avec un trouble mental. Dans le cas des deux autres profils, qui totalisaient 35 % des enfants, les bambins présentaient un profil plus problématique.

Près d’un enfant sur cinq placé en FAP (18 %) présentait notamment des problèmes d’attachement ainsi qu’un retard de développement. Très souvent, dans ces cas précis, leur mère avait elle-même été victime de maltraitance durant l’enfance.

Or, ont établi les chercheurs, « malgré cet historique de maltraitance intergénérationnelle, les enfants de ce profil sont plus souvent placés chez leurs grands-parents maternels que les autres ».

« Oui, les deux chiffres des enfants placés et de la maltraitance des mères sont préoccupants, quand ils sont mis en parallèle. Est-ce qu’on confie un enfant à des grands-parents maternels qui ont eux-mêmes eu des problèmes ? Est-ce qu’on renvoie l’enfant à des grands-parents qui ont eux-mêmes été jugés inadéquats ? », se demande Sonia Hélie, qui tire ce questionnement non seulement de cette étude précise, mais aussi des nombreux travaux qu’elle a réalisés depuis 10 ans sur les enfants de la DPJ.

Pour Mme Hélie, la dernière mouture de la Loi sur la protection de la jeunesse, qui contraint les intervenants à examiner la possibilité qu’une famille d’accueil de proximité recueille l’enfant, a pu provoquer un « glissement » chez certains. « Dans plusieurs milieux, on interprète la loi de la façon suivante : un grand-parent est là, on doit donc lui confier l’enfant. Les intervenants sentent une pression pour avoir recours à la famille. Mais même s’il y a un lien entre les grands-parents et l’enfant, il faut voir exactement quel genre de lien. Et je ne suis pas sûre qu’une évaluation de la DPJ soit le contexte parfait pour vérifier ce genre de chose. »

Les chercheurs plaident donc pour qu’on offre davantage de soutien à ces familles d’accueil de proximité. « Elles sont moins bien formées que les autres ressources et ont besoin de ce soutien, d’autant plus si le placement se fait dans le cadre de relations familiales complexes et possiblement conflictuelles. Il semble essentiel de conduire une réflexion sur le soutien qui leur est spécifiquement accordé, sur leur supervision ainsi que sur la gestion de conflits intergénérationnels. »

Un milieu stable, les FAP ?

On a toujours perçu les placements en famille de proximité comme étant particulièrement stables pour les enfants. L’étude dirigée par Mme Hélie vient plomber cette perception : 37 % des enfants placés en FAP ont dû être déplacés de nouveau au cours des trois années pendant lesquelles les chercheurs les ont suivis.

Dans 11 % des cas, on a tenté une réunification avec les parents biologiques de l’enfant, et cette réunification a échoué. Dans 26 % des cas, l’enfant a quitté la FAP pour un autre milieu d’accueil.

Parfois, ce sont les grands-parents qui ont recueilli l’enfant, mais qui, après quelques mois, disaient qu’ils n’en pouvaient plus, et l’enfant devait être replacé ailleurs.

Sonia Hélie, professeure à l’École de travail social de l’Université de Montréal

Mais ces déplacements ne sont pas tous négatifs, fait valoir la chercheuse. « Dans l’étude, dès qu’on a un déplacement, on qualifie cela d’instable. Peut-être que ce replacement après quelques mois était prévu dès le départ. Et peut-être que l’utilisation de ces milieux-là de façon transitoire a pu faire retomber la poussière et permettre un placement ailleurs ? »

Au fil des cas, les chercheurs ont constaté que les intervenants de la DPJ utilisent souvent les FAP pour de courts placements transitoires, qui durent moins de trois mois. « On a un peu occulté cette réalité du placement à très court terme dans la famille proche. Mais dans certains cas, ça permet le retour de l’enfant chez lui très rapidement, et il ne revient pas dans le système de protection. »